Quelque part à la croisée du jazz, du folk et de l’électro-pop, l’autrice et compositrice Alma Rechtman, lauréate du prix Chorus des Hauts-de-Seine 2026, convie sans artifices à entrer dans ses joies, ses peines et ses secrets d’alcôve.

Sans précipiter l’écoulement des mots, elle laisse sa voix parvenir jusqu’à notre sensibilité, telle la lumière depuis l’étoile lointaine. Lorsqu’elle ne se produit pas avec son « homme-orchestre » Félix Reneault, Alma Rechtman peut tenir une salle avec sa guitare et cet organe qu’elle démultiplie à loisir à l’aide d’un looper, comme pour se tenir compagnie à elle-même. « J’adore créer des harmonies avec ma voix, tous les instruments dont je ne sais pas jouer, c’est elle qui les remplace. » Rauque et puissant, son timbre déroute, puis vous cueille. Elle, assure n’avoir pas conscience de sa « gravité » – est-ce parce qu’elle veut, alors, seulement rester elle-même ? « Si j’inventais un personnage, j’aurais tendance à me juger, alors que sans mensonges, c’est impossible, parce que tout est déjà tout mou et tout sensible. » 

N’aurait-elle pas pu tricher un peu, après s’être essayée au théâtre et au cinéma, avant de revenir à la musique par temps de Covid comme « beaucoup de gens de [s]a génération » ? Être issue d’une lignée « de jazz et de bluegrass » n’est pas étranger à cette attraction, puisqu’enfant, elle exerçait son oreille non sous les jupes mais sous le piano de sa mère, chanteuse de jazz professionnelle. « J’ai voulu trouver ma propre voie, mais tout me ramenait à la musique. » Se mettre à écrire en français a été un tournant pour cette Franco-Américaine, côté maternel, qui écume alors les scènes intimistes et décide de « cultiver son jazz ». « À l’époque, j’allais dans des jams où des mecs me faisaient la leçon, explique l’amatrice de rythmiques complexes. Je me suis dit que si l’un d’entre eux décidait de m’apprendre quoi que ce soit sur le jazz, je lui sortirais ma carte du conservatoire ! »

 

DEPUIS TOUTE PETITE, J’AI UNE PEUR D’OUBLIER. ÉCRIRE, C’EST LA PREUVE QUE L’EXISTENCE EST BIEN LÀ

PARTAGE DE VULNÉRABILITÉ

L’accompagne partout un carnet, rempli de photos anciennes, de notes et d’anecdotes, pis, elle nourrit quotidiennement un fichier de trois cents pages de « ses analyses, coups de stress et coups de joie. » « Depuis toute petite, j’ai une peur d’oublier, écrire, c’est la preuve que l’existence est bien là. » Ce flux de conscience transparaît dans ses chansons, réceptacles de ses déclarations d’amour aux femmes, de ses espoirs, de ses sentiments de solitude et d’abandon, partage de vulnérabilité jamais impudique. Dans l’EP inaugural Dans ma maison, son « grand corps » est une prison pleine de « vaisselle cassée » que l’amour répare ; elle y invoque l’oubli et déplore l’absente qui donne « à [s]es nuits son parfum ». Du côté musical, sa boussole s’affole au croisement des continents – Bon Iver pour la guitare, Saya Gray pour la folie, Billie Holiday pour le côté sombre, Mathieu Boogaerts pour l’écriture, le phrasé et le groove.

Devant les grands parterres, comme en première partie de Feu ! Chatterton, Yoa ou Solann, elle ose en solo l’a capella et les percussions corporelles.  « Je maîtrise mon instrument, ma voix, ce sont les autres qui sont sur le qui-vive et craignent que je me casse la figure ! » Ce répertoire et ces performances vocales lui ont valu d’obtenir au printemps le Prix Chorus du Département, « un endroit où l’on vient chercher de la légitimité et de la reconnaissance, c’est important dans nos métiers où l’on se heurte à beaucoup de refus. » Les 10 000 euros de dotation seront reversés à son projet artistique, « un marathon aux allures de sprint », dit-elle. Passant ces derniers temps « de scènes en résidences et de résidences en interviews », elle souhaite, avec son entourage d’indépendants, se recentrer sur la genèse d’un nouvel EP annoncé pour octobre. En quête d’équilibre entre sonorités organiques et hybrides, elle demeurera fidèle à sa maison, mais promet d’en faire tomber la façade, pour explorer avec résilience des « effondrements » qu’elle nomme « le corps blessé », « le désir » ou « la colère contre les figures absentes ».

Pauline Vinatier
Photo :
© CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga
instagram.com/almarechtman

 

Les commentaires sont fermés.