Le savoir-faire de Marie Levoyet, héliograveur au Jardin des métiers d’Art et du Design, à Sèvres, puise aux origines de la photographie. Tirage à l’appui, l’artisan en révèle toute la fragilité expressive dans l’exposition Deux siècles d’images.

Coupons court au suspense en un clin d’œil osé à Talking Heads : « Héliograveur. Qu’est-ce que c’est ? » Réponse de l’avant-dernière professionnelle du genre de France, Marie Levoyet : « C’est un métier rarissime, qui s’éteindra s’il n’est pas transmis. » Voilà qui serait le comble pour un art de l’immortalisation, qu’il soit argentique ou numérique, de tout substrat photographique. C’est qu’en l’an 1826, en se faisant premier photographe de l’histoire, Niépce résolut tout et rien à la fois ; car, fugueuse, demeura après lui la lumière qu’il eut le don de charmer. « La pérennité des tirages et négatifs était autrefois si faible qu’elle freinait l’expansion de la photographie même, explique Marie Levoyet, en fine connaisseuse. Par association de techniques, des imprimeurs développèrent l’héliogravure au grain, manière de graver en creux sur plaques de cuivre des images photographiques. » Aciérée, ladite plaque peut, à l’en croire, se voir rejouée à l’infini comme n’importe quelle partition de musique, sur n’importe quel support – ce qui lui ouvre la voie au design et à l’architecture… – « amoureux de l’encre » : papier chiffon, kozo nippon, tapas brésiliens à base d’écorce battue, etc.

OBJET D’ART

Sauvegardant par là même la mémoire visuelle d’un cliché, autant que la matérialité de celle-ci. « Le rapport à l’éternité d’une matrice gravée la hisse en soi au rang d’objet d’art. » Noirs veloutés et charnels, exquises transitions de gris, encres intenses et mates, inégalable précision du détail… Bien que parentes, l’héliogravure procure un enchantement en rien analogue à la sérigraphie ou à la rotogravure. « La sérigraphie, c’est : ou tout blanc, ou tout noir. Quant à la rotogravure, en industrialisant le procédé, elle en a aplani les creux, et par incidence les nuances de gris qui font toute la différence. »  D’aucuns se seraient vite rassasiés dans son atelier de ces rivières acescentes, de ces effluves capiteux, de ses mains barbouillées d’encre ; mais pas elle, qui trouve jusque dans les étapes les plus physiques et répétitives des « instants de repos, où laisser son esprit vagabonder et envisager des collaborations » avec ses confrères du JAD, où elle posa, il y a quatre ans maintenant, insoleuse, rouleaux et presses comme on pose ses valises. Au point de pousser l’exercice dans la gamme colorée, quadruplant le nombre des plaques avec le cyan, le jaune et le magenta, piquetées d’encrages adventices dits « à la poupée » – c’est-à-dire par touches, (encore de l’encre) du bout des doigts…

 

UNE PLAQUE SE REJOUE À L’INFINI COMME UNE PARTITION DE MUSIQUE.

TOUT EN MAÏEUTIQUE

Avant toute chose, « l’une de ses recherches consiste à élaborer des encres sur-mesure », à base de pigments de l’atelier ou extraits du dehors, chaque fois en lien avec le propos de la photographie ; pigments ensuite plongés dans des bases d’encres, à l’exemple d’un diptyque de Marie Moroni destiné à une exposition dans les gorges du Gardon, teinté à partir des terres et des ocres du site même… « Un projet au long cours et une belle rencontre avec l’artiste. » Celle avec Julia Brechler en fut une tout autre. En un seul tirage versé à Deux Siècles d’images, l’exposition de la collectivité en hommage au « Bicentenaire de la Photographie » dans les Hauts-de-Seine, en l’occurrence le JAD en chantier fixé en 2021 par la photographe du Département, l’artisan illustre avec maestria l’expressivité et la qualité plastique de son art. « À la base de chacun de mes tirages, il y a la maïeutique. D’un tête-à-tête avec Julia, j’ai saisi son goût pour la chose graphique, la nostalgie induite par les tomettes éclatées en bas de l’image, que je suis venu déboucher, pour les faire ressortir. » Artisan aussi bien qu’artiste, Marie Levoyet poursuit dans ses diversifications et expérimentations, comme celle de la gélatine photosensible qui sécuriserait ses approvisionnements, sa quête pour la survie de sa technique, qu’elle parle de transmettre, un jour, mue par « quelque chose de l’ordre du devoir ». 

Nicolas Gomont
le-jad.frDeux siècles d’images, dans les parcs départementaux de Sceaux et des Chanteraines. Jusqu’au 18 décembre. Entrée libre.

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