À l’occasion du Bicentenaire de la Photographie, le Département propose tout l’été Deux siècles d’images, une exposition grand format au Domaine départemental de Sceaux et au parc départemental des Chanteraines, à Villeneuve-la-Garenne. 37 clichés pour revisiter un patrimoine esthétique, scientifique et historique dont l’essor se révèle profondément lié au territoire des Hauts-de-Seine.
Par Didier Lamare

LE MAÎTRE DU TEMPS QUI PASSE
MAISON DE CHATEAUBRIAND, PAR EUGÈNE ATGET, 1901,
VALLÉE-AUX-LOUPS, CHÂTENAY-MALABRY.
Eugène Atget (1857-1927), qui fut comédien itinérant, dissimule son talent de photographe inquiet sous le masque de l’archiviste.
À l’aube du XXe siècle, Atget n’est pas encore celui qui « marchant vers l’âge, c’est-à-dire vers 70 ans » s’essoufflera dans les friches du parc de Sceaux au moment de son rachat par le Département de la Seine. Mais il y a déjà, dans le fané sépia et sur les volets fermés de l’illustre maison d’écrivain de Châtenay-Malabry, belle endormie avant sa résurrection sous la gouverne du docteur Le Savoureux et de son épouse, le désir secret de retenir la vie qui passe à travers la puissance des arbres centenaires.
Photo : © Bibliothèque nationale de France

LA CONQUÉRANTE
THÉRÈSE PELTIER, 17 SEPTEMBRE 1908, ISSY-LES-MOULINEAUX.
Par son aptitude à conserver l’image pour la postérité, la photographie s’affirme outil instantané d’idéalisation des figures pionnières du XXe siècle. Sur le champ de manœuvres militaires d’Issy-les-Moulineaux, Thérèse Peltier (1873-1926) s’affirme sur l’aile du biplan de Léon Delagrange, tous deux sculpteurs et aviateurs. 1908 est l’année des records pour Léon et celle des distinctions pour Thérèse, qui reçoit le prix de sculpture de l’Union des femmes peintres et sculpteurs et devient, ici même, la première femme à piloter un avion. « Ah, il semble vraiment qu’on ait des ailes », déclare-t-elle au Petit Journal…
Photo : © Bibliothèque nationale de France

L’ARPENTEUR DES RUINES
SAINT-CLOUD APRÈS LA GUERRE DE 1870-1871, PAR HIPPOLYTE BLANCARD, 1871.
Après le temps des inventeurs et celui des professionnels, la photographie s’ouvre aux amateurs. Hippolyte Blancard (1843-1924) est pharmacien à Paris comme son père. Il fréquente les photographes s’approvisionnant à l’officine en produits chimiques, apprend la technique pour l’amour de l’art et arpente les dommages de guerre à Buzenval, Sèvres, Billancourt ou Saint-Cloud comme avec ce café, légendé « seule maison respectée » place d’Armes. C’était bien avant que les gens ordinaires du XXIe siècle, équipés de smartphones, ne s’affirment lointains descendants du jeune Hippolyte Blancard.
Photo : © Bibliothèque Nationale de France

L’HISTOIRE DANS LES YEUX
LE GÉNÉRAL LECLERC, PAR ROBERT CAPA, MATIN DU 24 AOÛT 1944, ANTONY.
D’abord, il y a le moment : quand l’ordre est donné de filer droit sur Paris pour y soutenir l’insurrection populaire et en chasser l’occupant. Il y a ensuite les protagonistes : le général Philippe Leclerc de Hauteclocque, trois étoiles au képi, commandant de la 2e DB débarquée en Normandie au début du mois ; à sa droite, le colonel Pierre Billotte, commandant en second ; en face, cigarette entre les doigts, le capitaine Raymond Dronne du régiment « La Nueve » constitué principalement de républicains espagnols ; et nous regardant dans les yeux, émacié comme un survivant, un parfait inconnu. Ce n’est pas vraiment nous qu’il regarde, mais l’objectif de Robert Capa (1913-1954), l’archétype du photographe de guerre.
Photo : © Robert Capa / International Center of Photography Museum

QUATRE-VINGTS MÈTRES EN BALLON
NADAR, PAR NADAR, VERS 1863, PARIS
Attention : deepfake ! Certes, Félix Tournachon, dit Nadar (1820-1910), dessinateur et photographe, aventurier breveté, est bien ce pionnier de la photographie aérostatique qui s’est élevé à l’automne 1858 quatre-vingts mètres au-dessus du Petit-Bicêtre (aujourd’hui Petit-Clamart) ; muni d’un appareil photographique délesté de toutes ses améliorations et lui-même de ses habits, il en rapporte la première vue aérienne au monde. L’image a disparu, et cette image-ci, réalisée en studio, est le clin d’œil fantasque du portraitiste désormais à la mode qui, après avoir pensé le plus grand mal de l’invention, s’est résolu à l’art photographique du « portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin ».
Photo : © Bibliothèque Nationale de France

NAISSANCE D’UN DÉPARTEMENT
CONSTRUCTION DE LA PRÉFECTURE DES HAUTS-DE-SEINE, PAR CHRISTIAN BILLERACH, 1970, NANTERRE.
André Wogenscky reste pour le grand public « l’inconnu de la préfecture ». Architecte associé au cabinet Le Corbusier, il reprend dans ses propres réalisations les principes constructifs de son mentor : « L’architecture commence à l’instant précis où l’on pose un homme à l’intérieur de la forme, ou plus exactement où l’on crée la forme autour de l’homme. » À cet humanisme bâtisseur, il ajoute le patriotisme symbolique à la commande, héritée d’un projet monumental de Malraux, d’une préfecture et d’un tribunal pour le nouveau département des Hauts-de-Seine né de la réforme territoriale de 1964 : « J’avais en moi la préoccupation, l’angoisse, de représenter la France. C’était très stimulant. Je devais faire un drapeau français ».
Photo : © Archives départementales des Hauts-de-Seine

DANS LA MIRE DU PAPARAZZI
WILLIAM F. CODY, DIT BUFFALO BILL, 1889, NEUILLY-SUR-SEINE.
Au centre du viseur, Buffalo Bill himself, chasseur de bisons devenu sur le tard acteur de sa propre légende – « le personnage le plus romantique de l’histoire américaine, l’idole de tous les hommes, jeunes ou vieux ». Dans son cirque ambulant, le Buffalo Bill’s Wild West, il monte le décor en carton-pâte de la conquête de l’Ouest et dessine le fantasme du western héroïque.
C’est dans ses habits de foire qu’il est saisi, de loin et comme à l’improviste, dans les coulisses de son show lors de l’Exposition universelle de 1889. Photo volée – ou qui feint de l’être – par un anonyme annonçant un métier d’avenir : le photographe de la presse people.
Photo : © Thatcher T.P. Luquer

RAMURES
PERSPECTIVE HANOVRE-LA GRENOUILLÈRE, PAR WILLY LABRE, MARS 2014, DOMAINE DÉPARTEMENTAL DE SCEAUX.
La référence au photographe anglais Michael Kenna (né en 1953) est revendiquée, et spécialement à ses séries consacrées aux jardins de Le Nôtre : noirs méditatifs, lumières argentées, perspectives tracées dans les pas du photographe Eugène Atget à un siècle de distance. Dans une vie antérieure, Willy Labre, photographe au pôle communication du Département, a été bûcheron sylviculteur dans les forêts des Ardennes. « Il y a toujours chez moi la passion des arbres. C’est la géométrie du cadrage qui m’intéresse avant tout. Ici, après l’alignement rigoureux de la taille hivernale, les pousses du printemps reprennent leur liberté dans la diagonale. »
Photo : © CD92

REGARDS NUMÉRIQUES CROISÉS
HOMMAGE À L’AVIATION, PAR OLIVIER RAVOIRE, 31 AOÛT 2012, PONT DE LA GARE RIVE GAUCHE, CHAVILLE.
La fresque de 500 m2, réalisée en 2006 et récemment restaurée, est un hommage du street-artist Seb James – né en Grande-Bretagne de parents anglo-argentins, il réside et travaille à Sèvres – à l’ingénieur en aérodynamisme Marcel Riffard (1886-1981), lui-même né en Argentine et mort à Chaville après soixante-dix années consacrées à développer des avions.
Au-delà de l’hommage, quelque chose dans cette image ressemble à une filiation. Assorti à la fresque, le petit bonhomme de 9 ans est l’un des fils du photographe : « Je l’ai souvent emmené avec moi sur le terrain : tout jeune, avec son propre appareil photo, il cadrait juste. Là, posé contre le ciel, il regarde très sérieusement ses propres photos, il “dérushe” comme on dit dans notre jargon. »
Photo : © CD92

INSTANTANÉ
MONTGOLFIÈRE AUX GRANDES HEURES DE SCEAUX, PAR STÉPHANIE GUTIERREZ-ORTÉGA, 26 JUIN 2022, DOMAINE DÉPARTEMENTAL DE SCEAUX.
Pris au ras de l’herbe, ce pourrait être un coup de chance d’amateur lors d’un pique-nique festif devant le château de Sceaux. Seulement, cette image d’amateur est une illusion jouée par une photographe professionnelle travaillant pour le Département : « En cherchant dans mes archives une photo pour l’exposition départementale, se souvient Stéphanie Gutierrez-Ortéga, cette montgolfière qui monte et déborde du cadre a fait, disons, un clin d’œil à Nadar dans sa nacelle… L’image numérique était trop “propre”, j’ai saturé les couleurs, j’ai rajouté le bord noir en simulant à l’ordinateur ce qui se passe quand il m’arrive de faire des photos argentiques en vacances avec parfois des pellicules périmées… »
Photo : © CD92
