De par leur parcours ou leur engagement exemplaires envers les autres, elles sont 25 Alto-Séquanaises à recevoir le Trophée « Elles en Seine » à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Une distinction imaginée par le Département dans le cadre de son programme « Femmes des Hauts-de-Seine », regroupant diverses actions de promotion de ces modèles de réussite auprès de la jeune génération.
Par Nicolas Gomont
BOULOGNE-BILLANCOURT
MARIE-SUZANNE DE PONTHAUD, 60 ANS
GARDIENNE DU TEMPLE

LONGTEMPS SANS CONSŒURS, LA VOILÀ QUI FAIT ÉCOLE – LES FEMMES SONT À CE JOUR QUATRE À VEILLER SUR LES PROPRIÉTÉS CLASSÉES DE L’ÉTAT.
Reçue, en 1996, architecte en chef des Monuments historiques, Marie-Suzanne de Ponthaud pose, mine de rien cette année-là, une « première pierre » en tant que femme. Longtemps sans consœurs, la voilà qui fait école – les femmes sont à ce jour quatre contre trente-cinq hommes à veiller sur les propriétés classées de l’État. Si cette « surdiplômée » assure n’avoir jamais été « ostracisée dans ses études ou, plus tard, délégitimée » dans un milieu essentiellement masculin, elle dit aussi « comprendre » l’intérêt de modèles pour s’émanciper. Fille d’ingénieur, elle, avait de qui tenir. L’apprentissage « forcé, puis désiré » du dessin tracera sa voie. Certifiée, l’architecte prend fait et cause pour le patrimoine ; un goût enraciné dans sa plus tendre enfance : en vacances, se remémore-t-elle, elle visitait toute sorte de monuments. À l’École de Chaillot, l’élève passée maître, dispense histoire et techniques de couverture – sa spécialité. En parallèle, « s’écroulent » dans son escarcelle, d’inestimables joyaux : « Des sites mégalithiques du Morbihan à la basilique Notre-Dame de Boulogne en passant par la Cité de Céramique de Sèvres, mon portefeuille s’étend du Ve millénaire avant J.-C. au XXe siècle. » Chaque fois, une même boussole la mène : la beauté, et l’authenticité, si cela s’y prête. « Il y aura toujours des historiens de l’art pour se montrer conservateurs, et sur l’autre versant, des architectes pour faire revivre nos monuments. » Ainsi de l’ancienne école de céramique, remaniée sous sa houlette en Jardin des métiers d’Art et du Design, à Sèvres, ou plus récemment, de la marquise du musée d’Orsay, à Paris, remise au goût du jour. Accourue au chevet de Notre-Dame en feu, forte de son expertise en charpentes béton et métallique, elle prend le parti du bois, et se dit jusqu’ici « subjuguée » par le résultat. Rien ne vaut à ses yeux la cathédrale de Chartres – un édifice qui l’émeut, « totalement homogène, construit en 30 ans du chevet à la façade ouest ». Son admiration sans faille va à ses pairs, Henri Deneux, sauveur de la cathédrale de Reims martyrisée, et Ali Tur, envoyé par le ministère des Colonies pour reconstruire à la mode Art Déco la Guadeloupe après le cyclone de 1928. « J’ai la chance de travailler avec les meilleurs artisans de France, dotés d’un savoir-faire légendaire, souligne-t-elle, mais aussi dans un pays au patrimoine exceptionnel. »
CLAMART
CAMILLE FERHAT, 28 ANS
EN CHEER ET EN OS

SON CLUB « CHEERUNIT », ASSIS SUR UNE CENTAINE D’ADHÉRENTS, L’A CHANGÉE EN COACH ACCOMPLIE.
De toutes les approximations qu’appelle le cheerleading au novice, les confondre serait le pompon. Le schisme entre cheerleaders et pom-pom girls, jadis, deux faces d’une même pièce pour canaliser les supporters, n’a cessé de se creuser depuis la fin du XXe siècle. « D’un côté, il y a la sideline, en gros les meneuses bien connues de bords de terrain, décrypte Camille Ferhat, ex-cheerleader et coach. De l’autre, le cheer Allstar que nous pratiquons à Clamart (où elle a cofondé « CheerUnit »), autrement plus artistique, infiniment plus compétitif. » Des trésors de vulgarisation que la confusion aussi courante qu’irritante la fait déployer à longueur de podcasts et d’interviews. Loin de se réduire à la gym, dont la Clamartoise vient et avec laquelle il partage le tumbling (les éléments gymniques, NDLR), le cheer est « moins formaté que les agrès, plus expressif vis-à-vis des juges et du public ». Entre la « fly » qui s’envole, les « bases » qui la réceptionne et la « back » qui stabilise l’attelage, la confiance est le maître-mot. « Avec ses pyramides, ses portés, ses projections, c’est le sport d’équipe par excellence. » « Open » à toutes les morphologies, mais volontiers « clivant », il n’est, prévient-elle, pas de ces univers qu’on embrasse, mais qu’on épouse pour la vie. « Les pratiquantes adoptent un véritable mode de vie : entre devoirs à la maison, entraînements à thème, soirées d’intégration et compétitions, elles vivent au rythme des “five, six, seven, eight”. » Conditionnant, à l’en croire, la retraite de toute cheerleader qui se respecte, la quadruple championne de France s’est autrefois mise en quête du « graal », le summit d’Orlando, championnats du monde où elle terminera 8e par pays – « les pays nordiques, les États-Unis et le Canada sont imbattables » – et grande kermesse du cheer où elle reconnaîtrait ses stars entre mille. « Là-bas, le cheer n’est pas un sport confidentiel : c’est un véritable phénomène, suivi et célébré par des milliers de spectateurs, encore plus depuis la diffusion de la série Cheer sur Netflix, qui a propulsé des athlètes sur le plan international. » Et Camille Ferhat de se satisfaire d’avoir qualifié trois de ses quatre team aux summit européen de Lisbonne, où elle espère briller lors de sa première édition, en juin prochain.
ANTONY
MARIAM SISSOKO, 40 ANS
PORTER LA VOIX

SA PREMIÈRE ACTION LA VOIT EXPOSER EN PLEIN PARIS, AU PALAIS DE TOKYO, LE VISAGE DE QUELQUES-UNES DE CES « HÉROÏNES INVISIBLES ».
De l’association familiale, « ancrée à Longjumeau sur le lien social », elle « qui restait un peu loin de tout cela » raillait les déboires. Jusqu’à ce jour de 2023, où sa sœur la met au défi d’en prendre la barre. S’ouvre alors devant elle le long chemin de Damas. « Là, je prends la mesure des injustices et des discriminations subies, ainsi que l’extrême difficulté à trouver des mécènes », se souvient Mariam Sissoko. Or, il lui apparaît qu’elle n’est pas seule dans ce cas, et que ces femmes des quartiers populaires « sauvent des vies » à bas bruit. Sûre que leur « considération » passera par leur « légitimation », l’attachée de presse songe à « quelque chose de transformateur ». Sa première action « coup de poing » la voit exposer en plein Paris, au Palais de Tokyo, le visage de quelques-unes de ces « héroïnes invisibles ». À cette fin, elle qui ne recule devant rien toque à toutes les portes, « Sénat et ministères compris ». « Ces femmes, je les identifie comme des « mamans », résilientes, malgré les coups durs. » Avec émotions, elles se remémore leurs « yeux mouillés » devant la main tendue des personnalités. De ce « forcing » fondateur naît « Puissance de femmes », le premier réseau de dirigeantes associatives issues des territoires fragiles (au-delà des quartiers prioritaires de la ville, NDLR). Grâce à son carnet d’adresses s’ensuit un partenariat avec le musée d’Orsay autour de capsules vidéo thématiques (émancipation économique et violences faites aux femmes, discriminations, etc.), où quatorze d’entre elles mettent en miroir leur vécu avec des œuvres d’art. « La culture est un bon levier d’alerte », estime-t-elle. Au détour d’une large diffusion, des salles de classe à celles de cinéma en passant par les réseaux sociaux, ces pionnières se muent en figures respectées. « Nous avons signé la saison prochaine avec le château de Versailles, et le Mucem, à Marseille. » Pour finir de séduire « l’écosystème de la philanthropie », il lui faut encore professionnaliser ces dirigeantes associatives, armée de son programme « Leadher ». « Professionnaliser est un mot inaudible pour certains, alors que ces femmes prétendent à la tête d’associations à but non lucratif. Sauf que sur le terrain, elles accomplissent effectivement le travail d’une entreprise. » Et qu’on se le dise : « ce bénévolat est le plus souvent subi, tandis que les hommes captent l’essentiel des postes associatifs rémunérés. » Forte d’un réseau de près de 3 000 femmes, et de 660 associations identifiées, Mariam Sissoko s’ouvre progressivement à d’autres puissances de femmes : les dirigeantes d’entreprises.
LEVALLOIS-PERRET
MURIEL HERMINE, 62 ANS
LA FORCE DE L’EAU

SON ASSOCIATION « J’AI UN RÊVE » NAÎT EN ÉCHO À SON HISTOIRE PERSONNELLE. « EN SECONDE, J’ENCHAÎNAIS LES STAGES EN ÉQUIPE DE FRANCE ET J’AI DÉCROCHÉ SCOLAIREMENT. »
Comment se réinventer après avoir consacré sa vie à sa discipline sportive : la natation artistique ? Dix ans après son retrait définitif de la compétition, elle se livre sans ambages sur sa 4e place aux Jeux de Séoul (1988) – longtemps son horizon indépassable. « Pour moi qui me levais tous les matins portée par un rêve de médaille, échouer au pied du podium ne pouvait être qu’un échec monumental », confie-t-elle. Son retour à Paris, et le terme qu’elle met alors – pour un temps – à sa carrière, se « synchronisent » sur un « sentiment d’inabouti ». Mais n’avait-elle pas déjà « touché son étoile », elle qui n’attendait en son for intérieur que la « reconnaissance de sa valeur » ? Ce n’est ni les mots, ni la voix du père qui la « rempliront totalement », mais une Marseillaise a capella qui la porte en triomphe lors des championnats d’Europe de 1987 – à Strasbourg, où elle décroche trois fois l’or. « Même les plus puissants ne peuvent s’offrir cet instant qui n’appartient qu’aux sportifs. » Toute foi intacte en un « corps qui ne l’a jamais lâchée », ce n’est pas toutefois pour témoigner qu’elle rempile à l’approche des championnats du monde de 2015 Masters, à Kazan. L’investissement physique est pour elle colossal, « mais il (lui) fallait panser cette blessure de ne pas avoir de titre mondial ». À 52 ans, la nageuse reconnue pour son sens artistique se couvre d’or en toutes catégories ; une vaillance à en faire pâlir les jeunes filles. En elle, chacun de ses « élèves » voient dès lors un modèle. « En tant que coach mentale, il faut pouvoir incarner les messages que l’on porte. Oui, à la cinquantaine passée, tous ces défis, il est encore possible de les relever. » Elle s’illustre d’abord par de grands spectacles aquatiques, jusqu’à sa rencontre « bouleversante » avec l’humanitaire – énième tournant de sa carrière. Au fil de l’eau naît « J’ai un rêve », son association à but éducatif, social et humanitaire, lointain écho à son histoire personnelle. « En seconde, j’enchaînais les stages en équipe de France et j’ai décroché scolairement. » Son programme « Révéler mes talents » à destination des 15-17 ans reçoit le Prix Clarins pour l’enfance, et au lycée Léonard-de-Vinci de Levallois où il est mis en œuvre depuis 2025, elle s’emploie à transformer « en forces les fragilités des jeunes issus des quartiers populaires, comme des familles plus aisées.
ASNIÈRES-SUR-SEINE
MURIELLE DAPPE, 63 ANS
LE GOÛT DES AUTRES

LES RESTOS SONT DEVENUS COMME UN SERVICE PUBLIC. DOIT-ON RAPPELER QU’ILS AVAIENT VOCATION À DISPARAÎTRE AU BOUT D’UNE ANNÉE… ?
En 1985, l’appel de Coluche à ceux qui n’ont plus rien lui fait comme l’effet d’une gifle. Issue d’une famille aisée, loin du besoin mais éprise de justice, Murielle Dappe « ne se rendait pas compte que si proche de nous, il y avait autant de misère ». Aux fondations d’un engagement de plus de dix ans, une collecte à Gennevilliers qui lui fait prendre conscience, peu avant sa retraite, « que c’était bien avec les bénévoles des Restos qu’elle voulait être ». Sa « croix » la conduit « assez naturellement » à gravir les marches, de responsable du centre bébé d’Asnières au centre adulte, et jusqu’à la présidence des Restos du Cœur 92. Impérieux devoir que le sien de pourvoir à environ 30 % de l’aide alimentaire dans les Hauts-de-Seine. « Nous organisons aussi des sorties culturelles, emmenons des gens en vacances, luttons contre la rupture numérique, aidons à la recherche d’emploi, etc. Combien ignorent que les Restos font tout cela… » À la tête et pour cinq ans de quatorze centres, d’une maraude et d’un camion chaud, elle s’emploie « à entraîner les autres en donnant l’exemple », ne comptant pas ses heures – plus d’un temps plein, estime-t-elle tout de même. « On ne peut être un bénévole chaleureux qu’en étant heureux soi-même », aime-t-elle à dire. Et à ceux qui parlent d’assistanat, son expérience rétorque que « la précarité, on ne la choisit pas », et que les accidents de la vie n’épargnent pas « même le bon côté de la barrière ». Si les drames humains la glacent encore, le sourire de ceux que les Restos ont sauvés lui semble sans prix. « Ces familles s’en sortent parfois avec pas grand-chose de plus, mais c’est là l’aboutissement de mon engagement. » Les valeurs d’humanité, d’universalité et de neutralité de l’association ont été décisives dans son choix de la rejoindre. « D’autres partagent bien sûr ces principes, mais aux Restos, c’est un état d’esprit de long terme que l’on tient sur d’énormes amplitudes horaires. » Elle s’en fait l’écho au sein de ses proches et de sa famille, « évidemment donatrice », et au regret, juge hors de portée son but qui n’était autre que celui de Coluche. « Les Restos sont devenus comme un service public. Doit-on rappeler qu’ils avaient vocation à disparaître au bout d’une année… ? » Véritable baromètre, l’association appréhende l’économie actuelle, et Murielle Dappe de lancer un vibrant appel : « Tout tient sur l’humain, alors il faut s’engager, on compte sur vous. »