Elizabeth Tchoungui préside l’association Capital Filles, qui œuvre à l’égalité des chances dans les métiers au sein des quartiers populaires et des territoires ruraux. Avec le soutien du Département, elle mène des actions dans treize lycées alto-séquanais.
HDS : Depuis 2012 et la création de Capital Filles, constatez-vous un repli des inégalités professionnelles entre les sexes ?
E.T. : La tendance serait plutôt à la régression… Dans les écoles d’ingénieur par exemple, voilà 30 ans que les étudiantes stagnent sous la barre des 30 %. Pis, on observe un léger recul en termes d’admission. Dire qu’aujourd’hui en France, on ne compte que 5 % de codeuses… Il faut avoir conscience que si les femmes n’investissent pas massivement les métiers d’avenir, nous allons repartir pour un siècle d’inégalités !
HDS : La France peut-elle s’honorer d’avancées notables en matière d’égalité des chances ?
E.T. : Oui et non. La loi de 2011 a bien créé un appel d’air, au sein des grandes entreprises, imposant un seuil de 40 % de femmes au sein des conseils d’administration. Inversement en 2019, la réforme du bac général a eu des effets désastreux. Les maths, la physique et la chimie sont devenus des options dès la première. Or, on sait bien que les jeunes filles s’en détournent souvent, la faute à cette « petite musique » qui leur susurre que les sciences, ce n’est pas fait pour elles…
HDS : Les stéréotypes ont-ils autant la dent dure qu’avant ?
E.T. : Le dernier rapport du HCE* alerte sur ce qu’il qualifie de « sexisme hostile ». Pas moins de 37 % des Français-hommes considèrent ainsi le féminisme comme une menace à leur endroit. Sans parler du mouvement Tradwife aux États-Unis (prônant une vie dédiée à la sphère familiale, NDLR), qui trouve son écho en France. Face à cette montée inquiétante, Capital Filles porte depuis cette année une « action de plaidoyer » en faveur de l’égalité de genre.
HDS : Concrètement, quel est le cœur de vos missions ?
E.T. : Une triple assignation à résidence – de genre, mais aussi sociogéographique et ethnoculturelle – menace particulièrement les lycéennes issues des quartiers prioritaires de la ville, et des zones rurales. Capital Filles se propose de rétablir leur socle de confiance qui, en leur faisant défaut, les fait s’autolimiter dans la longueur, ou la nature de leurs études supérieures. Notre volonté est de les voir viser l’excellence, peu importe leur histoire ou leurs aspirations personnelles.
LES CHIFFRES PARLENT D’EUX-MÊMES. PRÈS DE 95 % DE NOS FILLEULES DÉCROCHENT LE BAC, DONT 70 % AVEC UNE MENTION
HDS : Quels leviers êtes-vous amenés à actionner ?
E.T. : Le baromètre Capital Filles, initié en 2024 en partenariat avec le cabinet Occurrence, a conforté notre vision « holistique » des enjeux. De front, nous déconstruisons les préjugés, parce que tout commence par là, et aiguillons des adolescentes vers des secteurs porteurs qui, à cause d’un moindre accès à l’information, n’en soupçonnent pas l’existence. Des ateliers collectifs adressés aux secondes des lycées volontaires (treize dans les Hauts-de-Seine) y sont dédiés. S’ajoutent à cela des sorties culturelles, ou bien des visites de salons, tel VivaTech, pour démystifier les métiers protéiformes de la tech. C’est cela, être « holistique ».
HDS : Afin d’élargir leurs horizons, vous prenez appui sur des marraines…
E.T. : Les marraines en entreprises sont même au fondement de Capital Filles. Sur la base du volontariat, elles forment avec leur filleule un tandem qui les aide à se projeter vers l’avenir. Ensemble, elles définissent les besoins. Ce « sur-mesure » peut prendre la forme d’une rencontre, une heure chaque mois, ou d’un simple coup de pouce à un moment clef, comme l’entrée des vœux sur Parcours Sup’. Nos filleules gagnent en assurance, comprennent qu’elles sont attendues dans tel ou tel métier, se voient aider à décrocher des bourses, des alternances, etc. Notre vivier de marraines balaie un large spectre, de la cyber à l’aéronautique, et sur un mode gagnant-gagnant, retire de cette expérience des soft skills précieuses pour leur parcours professionnel.
HDS : Avez-vous déjà mesuré votre impact réel ?
E.T. : Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Près de 95 % de nos filleules décrochent le bac, dont 70 % avec une mention – c’est 58,8 % en moyenne nationale. Certaines travaillent au sein de grands cabinets de conseil, quand d’autres ont intégré Sciences Po, alors même qu’elles ne se l’imaginaient pas possible. À l’arrivée Capital Filles, ce sont 60 000 lycéennes accompagnées de la seconde au bac+1, 2 500 marrainages, une présence dans toutes les académies de l’hexagone, et jusqu’à la Réunion.
HDS : Qu’est-ce qui motive les entreprises à adhérer à Capital Filles ?
E.T. : Une conviction, celle que la diversité de genre accroît les performances. La multiplicité des points de vue crée l’agilité nécessaire pour résoudre les grands défis de notre monde de plus en plus incertain. À titre d’exemple, selon une étude McKinsey, les start-ups composées d’une équipe mixte prospèrent plus rapidement, et durablement que les autres. Et il va sans dire que, dans les professions techniques et du numérique, l’égalité des chances permettrait d’amoindrir les tensions de recrutement.