Fanny Litzia à Malakoff CD92/Stéphanie Gutierrez-Ortéga
Posté dans RENCONTRE

EN PASSANT CHEZ LES ARTISANS DU TOURISME

Créé par la Chambre de Métiers et d’Artisanat et le Département, le label « Artisans du Tourisme des Hauts-de-Seine » valorise l’excellence et la créativité des artisans de proximité, dans les secteurs des métiers d’art et de la création et des métiers de bouche.

Rencontre avec trois professionnelles labellisées, passionnées et passionnantes.

Par Pauline Vinatier

 

 

INSPIRATION DE HAUT VOL

Résidente du tiers-lieu La Tréso, à Malakoff, la plumassière Fanny Litzia sait faire « chanter » la plume pour la mettre au service d’une expression artistique originale.

Peu importe la façon dont vous procédez, à l’en croire, la plume s’obstine. « Même quand on veut lui faire prendre une forme ronde, elle reprend une forme triangulaire. » Sans se décourager, Fanny Litzia a réussi à tirer de cette matière une composition de cercles dorés dont les barbes apparentes disent encore l’oiseau. Friser la plume, la tordre pour la mettre en mouvement, lui rendre son gonflant par l’action de la vapeur, la teindre ou la travailler en trompe-l’œil : il n’y a guère de tour qu’elle ne sache exécuter, armée de ses pinces et de ses ciseaux. « La plume, c’est mon alter ego, dit-elle. Elle a un caractère prononcé et une grande sensibilité, on la croit fragile, mais elle ne casse pas. » Après « vingt ans passés dans le social », dans la petite enfance et l’accompagnement à la parentalité, prendre ce nouvel envol professionnel ne visait pas à « faire quelque chose de ses mains » ni à « être utile à la société » ; ce fut, bien plus, la concrétisation d’un coup de foudre survenu lors d’un séjour au Brésil en 2009, où cette joueuse de « tamborim » eut l’honneur de défiler au Carnaval de Rio. « C’était beau, ça brillait, ça flashait, il y avait des couleurs… C’est ce foisonnement et cette explosion qui m’ont plu dans la plume. »

 

LA PLUME, C’EST MON ALTER EGO. ELLE A UN CARACTÈRE PRONONCÉ ET UNE GRANDE SENSIBILITÉ, ON LA CROIT FRAGILE, MAIS ELLE NE CASSE PAS

MOUVEMENT STATIQUE

Si, dès son retour, elle accouche de l’une de ces tenues en plumes d’autruche qui, endossées, vous transforment en créature tropicale, ce n’est qu’en 2022, au lycée Octave-Feuillet de Paris, que cette « bordélique » autoproclamée s’est approprié les gestes millimétrés de l’artisan d’art : sélectionner les meilleures plumes, les teindre, les préparer et les agencer… Renouant par là même avec une spécialité en voie de disparition au tournant des années 1980. « Jusqu’au début du XXe siècle, des plumes ornaient les chapeaux, assorties à la toilette. Puis les voitures sont apparues et ces chapeaux n’y rentraient pas, tandis que la mode a changé… C’est la haute couture qui a relancé la plumasserie. » Le temps est toutefois révolu où l’on sacrifiait les animaux exotiques aux parures des élégantes et, depuis 1973, la profession est régie par la convention de Washington sur le commerce des espèces sauvages. « Si je trouve une plume de perroquet au fin fond du Nicaragua, je ne peux pas la ramasser. » « Les oiseaux de basse-cour que nous consommons », agrémentés de quelques faisans, d’élevage ou de chasse, suffisent à alimenter sa palette. Elle confie toutefois serrer dans ses réserves « deux ou trois trésors », comme cette queue d’oiseau de paradis (volatile de Nouvelle-Guinée), ou cette plume de lophophore resplendissant (le plus coloré des faisans, oiseau national du Népal) dont elle fait admirer les nuances chatoyantes dans la lumière.

Dans la plume, elle dit avoir trouvé un langage à part entière, jouant de la symétrie et de l’asymétrie, des alignements et des décalages et de l’iridescence d’un matériau presque vivant qui procure le luxe d’un mouvement statique. Inspirée par sa vie et ses voyages, par ses admirations picturales, plumassière autant qu’artiste, elle poursuit dans ses compositions au naturel ou teintées, ses mobiliers, ses arrangements sous globe où la plume disparaît sous la fleur, son obsession « de la force, de l’énergie, de la vibration et de la lumière ». 

fannylitzia.fr

 

SAUVÉS DU NAUFRAGE

 

Marielle Kopp-Lefort.© CD92/Willy Labre
 

Restauratrice et conservatrice de tableaux et d’objets d’art peints à Colombes, Marielle Kopp-Lefort se porte au chevet des « cas » les plus désespérés qui retrouvent, grâce à ses soins intensifs, leur beauté et leur éclat.

Elle porte des gants et un masque, sait stopper la gangrène des moisissures et l’appétit des parasites, retendre des tissus sur leur châssis et « recoudre » des toiles crevées, à telle enseigne que la comparaison s’impose. « Nous sommes les chirurgiens des toiles, nous les soignons ! », reconnaît Marielle Kopp-Lefort. Pour l’esthétique, elle assure le décrassage des affreuses crottes de mouches et l’allégement de vernis, ravivant l’éclat, mais prise par-dessus tout la « médecine de guerre ». « Plus un tableau est abîmé, plus j’ai un rôle important à jouer dans sa sauvegarde et dans sa transmission aux générations futures. Il est jouissif de redonner vie à ce que l’on croyait perdu. » On la consulte pour des « héritages » familiaux, des trouvailles de brocante ou des trophées d’enchères, autant dire que tous les supports (toile, carton, bois…) et toutes les époques se côtoient. Quelle que soit la valeur de l’œuvre, aussi dérisoire pour certaines qu’immense sentimentalement, l’unique préoccupation est de lui rendre son aspect originel. « Qu’il s’agisse d’un tableau du XVIe siècle apporté par un galeriste ou d’un tableau peint par votre petite-fille, ce sont les mêmes soins, les mêmes produits et les mêmes étapes. » Le tableau venant avec son cadre, l’ex-ingénieure en informatique s’est formée à la dorure à la feuille et traite, dans sa bien nommée boutique Le Tambourin Peint, les objets d’art peints tel ce pare-feu de style Rococo, visiblement léché de trop près par les flammes.

AÏEULE À L’HERMINE

À plat ou sur chevalet, les « patients » du jour forment une galerie évoluant au gré des arrivées et des départs. « Il y a des phases. Parfois, je n’ai que des marines, que des natures mortes ou que des nus ! En ce moment, ce sont plutôt des paysages. » Mais le « dada » de celle qui avait déjà tout enfant un bon coup de crayon, ce sont les portraits. Le récent sauvetage de l’aïeule d’une cliente en manteau d’hermine, un tableau déchiré aux contours brouillés, n’est pas la moindre de ses fiertés. Il aura nécessité près de quarante heures de soins comprenant un tracking (réduire par la tension de fils l’espace entre les « lèvres de la toile » , NDLR) et des « incrustations » sur l’envers, opérations suivies d’un comblement des lacunes de la couche picturale et de retouches au pinceau en veillant à préserver la vivacité du regard. « Je n’ai pas de mal à retrouver les tons d’un portrait, dit-elle. Ce sont les ciels qui me donnent le plus de fil à retordre, ils ne sont jamais totalement bleus, il y a toujours une pointe de vert, de mauve ou d’orange ! »

Avant toute chose, elle cherche à « s’imprégner de l’histoire de l’œuvre », à se renseigner sur l’artiste comme avec ce nu de Jean-Jacques Henner réalisé au sfumato, procédé rendu célèbre par Léonard de Vinci qui procure une atmosphère vaporeuse. « Il fallait que j’aie préalablement connaissance de cette technique pour que mes retouches soient fidèles. » Diplômée en 2020 après être retournée trois ans sur les bancs de l’école, elle se sent appartenir à une nouvelle génération qui met à contribution l’IA dans ses recherches iconographiques ou privilégie les adhésifs naturels, comme la colle de poisson ou de peau de lapin. « Tout ce que je fais est réversible et lisible par un autre restaurateur, je m’efface pour laisser l’artiste briller à nouveau. » 

letambourinpeint.fr

 

REINE DE L’AIGUILLE

Victoria Darolti.© CD92/Willy Labre

Figure de la broderie artistique et haute couture implantée de longue date à Levallois-Perret, Victoria Darolti défend la noblesse des métiers manuels et croit en l’avenir de l’artisanat.

Dans le modeste atelier visité par un soleil d’arrière-cour naissent des fleurs fastueuses rivalisant avec les vraies, sans lesquelles la soie, le cachemire ou le brocart demeureraient bien sages. En un motif printanier, des roses viennent ce matin d’éclore sur le métier tendu d’organza de soie, parées de paillettes et de bijoux Swarovski dont l’insertion délicate est une formalité pour l’artisan, capable de « tout broder » sur le tissu, des pierres gemmes aux perles en passant par le silicone, avec ou sans dessin préparatoire tant son geste est assuré.

Excepté le crochet de Lunéville, typiquement français, dont elle use en alternance avec l’aiguille, Victoria Darolti tient de sa mère et de sa grand-mère les arts du tricot, de la couture et de la broderie – la broderie blanche du linge de maison répondant à celle, chamarrée, des costumes traditionnels de sa province natale en Roumanie. Tous les arts du fil en somme et jusqu’à la fabrication de ce fil même à partir de la plantation du village. « Je sens encore l’odeur du lin, quel dommage que ces savoir-faire aient disparu ! »

Quitté le berceau, c’est dans la capitale de la mode que cette admiratrice de « Romy en robe de Sissi » s’accomplira, non sans un passage à l’école Lesage pour satisfaire à la « tradition » du diplôme. Au sein des ateliers, son aisance lui vaut d’être bombardée brodeuse-échantillonneuse, en première ligne dans la préparation des collections de haute couture. Sur son temps libre, elle travaille à broder un tricorne au fil d’or, exercice de haute voltige qui lui vaut de décrocher en 2007 le titre de Meilleur ouvrier de France, et d’emmagasiner la confiance nécessaire au lancement de sa propre affaire.

TRAVAIL DE L’OMBRE

À son compte depuis 2009, elle orne les robes de mariées, de soirée ou les accessoires de stylistes et réalise des pièces uniques pour les architectes d’intérieur, maisons de haute couture et de prêt-à-porter de luxe (Chanel, Emilio Pucci, Gianfranco Ferre, Givenchy…). L’imagination fertile débordant jusque dans ses placards remplis d’échantillons, elle puise aux arabesques d’un château Renaissance, aux volutes d’un balcon en fer forgé, aux rencontres fortuites avec un objet délaissé… « Il n’y a pas de limites. » Les défilés préparés dans l’ombre sont innombrables avec leurs anecdotes, à l’exemple de cette collerette qu’elle continua, sous les yeux ébahis des journalistes, de broder à même le modèle ! « Quand un ouvrage semble achevé, ce n’est pas toujours suffisant, il faut pousser le plus loin possible la broderie, jusqu’à en être satisfaite. »

Aux Ateliers Darolti, une poignée d’élèves « venus de tous les continents » suivent les cours du « maître », du loisir jusqu’au CAP, auquel elle prépare en candidat libre. « Je ne veux pas que mon savoir-faire se perde, c’est la raison pour laquelle la transmission est une part de plus en plus importante de mon travail. Mais je suis confiante, les métiers manuels vont revenir en grâce. » La quinquagénaire caresse l’idée d’un musée pour valoriser ses « archives », comme la « poupée Terre », son œuvre de cœur, une robe où le cuir d’agneau s’orne de perles et de cristaux, de grains de sable et de galets, ode à la planète et à l’artisanat haut de gamme. 

ateliers-darolti.com

 

À LA DÉCOUVERTE DE SAVOIR-FAIRE D’EXEPTION

Joaillier, chocolatier, charcutier, artisan verrier… Les 108 professionnels labellisés en 2026, dont 29 nouveaux venus dévoilés en juin, ouvrent régulièrement aux curieux les portes de leurs boutiques et ateliers. L’occasion de découvrir et même de se familiariser avec des savoir-faire d’exception grâce aux ateliers proposés – les participants réalisent ainsi des broches scintillantes chez la brodeuse Victoria Darolti (programme sur wecando.fr) et composent leur propre tableau de plumes avec Fanny Litzia. Du côté des métiers de bouche, les visites et dégustations séduiront tous les gourmands.

destination.hauts-de-seine.fr

Les commentaires sont fermés.