Dix classes en tout, de la 6e à la 3e, ont été impliquées dans ce projet choral aux ramifications multiples. CD92/ Stéphanie Gutierrez-Ortéga
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DANS LES COLLÈGES, L'ART NOMADE TISSE DES LIENS

Œuvre entre féerie et dystopie, le Portrait 08 de Golnaz Payani a investi à la fin de l’année scolaire le collège Renoir d’Asnières-sur-Seine grâce au dispositif départemental « 1 mois 1 œuvre ». Une édition immersive et participative, en présence de l’artiste.

 

 

Dans des galeries d’art, mais aussi dans un château et dans une chapelle, Golnaz Payani a, par le passé, présenté son travail ; l’environnement d’un collège, en revanche, l’artiste n’en était pas familière. Et voilà son Portrait 08, forme féminine émergeant tel un spectre d’un « tissu détissé », extirpé du Fonds départemental d’art contemporain pour être mis sous les yeux d’une classe, qui, à son tour, l’interprète et s’interroge. Quel est le message ? Quelles ont été les techniques utilisées ? Des grands de troisième en option histoire de l’art introduisent leurs camarades de sixième à ces énigmes en présence de l’artiste, sage comme une image, mais pas moins attentive. Kynza : « Golnaz coupe et retire des fils pour créer des formes sur le tissu, elle a réalisé plus de deux cents œuvres de ce genre. » Yasmine : « Comme toutes les femmes en Iran, elle a été contrainte de porter le voile à l’adolescence. En détissant le tissu, c’est aussi à ce voile qu’elle s’en prend. » Lors d’une séance préalable, la plasticienne, née en 1986 à Téhéran pendant la guerre Iran-Irak, a présenté à ces médiateurs culturels en herbe la quête qui l’anime : la frontière entre visible et invisible, l’objet suggérant la chose disparue, la matérialisation de l’absence, recherche faite « textile » dans la série Portraits de 2023, contemporaine du mouvement « femmes, vie, liberté » en Iran. « C’est un hommage qui ne dit pas son nom aux disparus, dit-elle. Je défais le tissu, mais il en reste une trace et cette trace devient une forme indépendante, tout comme notre vécu nous défait tout en participant à notre identité : chacun d’entre nous entretient un rapport quotidien avec l’apparition et la disparition. »

 

Des élèves ont vécu, par ce truchement, leur première expérience de médiation culturelle quand d’autres approchaient enfin l’art contemporain.© CD92/ Stéphanie Gutierrez-Ortéga

CONFRONTATION PHYSIQUE

Dix séances de médiation de « pair à pair » comme celle-ci ont eu lieu, après quoi, certains élèves ont été invités à poursuivre le dialogue avec l’œuvre en s’en faisant l’écho – collecter, par exemple, des mots en relation avec l’exil ou composer des haïkus inspirés de ce même tableau. Donnant à cette déclinaison d’« 1 mois, 1 œuvre » une dimension inédite : « Nous avons opté pour un projet expérimental, immersif et collaboratif, ramassé dans le temps, en donnant la possibilité aux collégiens d’être acteurs de la pratique artistique, mais aussi, ce qui est nouveau, de la scénographie et de la médiation », explique Valérie Hubier, responsable du dispositif au Département. Elle a trouvé sur place un relais enthousiaste en la personne de Julie Paoli, professeure d’arts plastiques et référente de l’option « histoire de l’art ». « Beaucoup de familles n’ont jamais emmené leur enfant au musée, explique celle-ci. L’idée que l’art vienne à eux me plaisait, qu’il y ait une confrontation physique avec l’œuvre peut, je crois, faire bouger les lignes. »

Avant le Portrait 08, le Département avait acquis en 2016 Mille et une nuits, une installation vidéo où Golnaz Payani creusait ce même sillon du visible et de l’invisible. Dans cette série de plans fixes issus du cinéma muet, une succession de personnages découvrent quelqu’un d’autre, invisible en hors champ ; leur visage traversé par l’émotion de la rencontre se fait le miroir d’une histoire dérobée à notre vue. Comme Mille et une nuits, les œuvres intégrées au Fonds départemental d’art contemporain entretiennent un lien avec le territoire, qu’elles aient été repérées au Salon de Montrouge ou aient séjourné au musée départemental Albert-Kahn ou à la Maison de Chateaubriand, à Châtenay-Malabry. « L’œuvre doit attirer notre attention, mais le potentiel de médiation est tout aussi déterminant : à quelques exceptions près, les artistes présents au sein du Fonds départemental sont prêts à s’impliquer. » La durée de cette édition, dix jours contre un à trois mois habituellement, a contribué à transformer la venue de l’artiste en quasi « résidence ». Celle-ci s’est « matérialisée » un peu partout dans l’établissement : au sein des classes, en salle polyvalente, où l’œuvre a été accrochée accompagnée d’un cartel, en salle des profs pour la pause-café et en salle d’arts plastiques où quatre classes de quatrième et de troisième ont pu s’exprimer sur le thème de la trace, en utilisant des techniques différentes à chaque fois.

 

NOUS AVONS OPTÉ POUR UN PROJET EXPÉRIMENTAL, IMMERSIF ET COLLABORATIF

 

Variation sur le thème de la disparition, cher à la plasticienne : altérer des images en les tissant entre elles.© CD92/ Stéphanie Gutierrez-Ortéga

Visages intermittents

Au cœur de l’univers payanesque, à mi-chemin entre l’esthétique du Portrait 08 et de Mille et une nuits, les 3e 4 ont, pour leur part, littéralement « tissé le papier ». « Golnaz leur a d’abord expliqué comment, dans un tissu, venaient s’entremêler la chaîne horizontale et la trame verticale, ils ont ensuite rapidement été absorbés  dans l’exercice ! », explique Julie Paoli. Dans une pile d’images extraites de la vidéo Mille et une nuits, chaque élève a pioché deux visages. Il a ensuite découpé ces images en bandelettes de papier, puis a entrecroisé ces bandelettes entre elles « à la façon d’une tarte de grand-mère », compare Wiem. Selon le tisserand, qui doit faire preuve de délicatesse et de patience, et récolte en retour un certain « apaisement », les images sont découpées dans le sens de la longueur ou de la largeur, les bandelettes plus ou moins épaisses, insérées dans l’ordre dans lequel elles ont été découpées ou mélangées, tandis que des insertions de papier coloré viennent égayer, çà et là, la palette monochrome du cinéma muet. « Ils sont tous créatifs de manière différente » , admire Golnaz. Après des heures de travail, des ratés et des recommencements, des formes émergent enfin, les images se trouvant altérées de façon aléatoire. Acteurs et actrices d’antan apparaissent brouillés, piquetés, dédoublés en des architectures étranges où les yeux, miroirs de l’âme, flottent à leur guise dans le paysage. « J’avais mélangé trois femmes et quatre yeux sont sortis ! », s’extasie Rihane. « C’est clair sur les côtés, sombre à l’intérieur, ce qui donne un aspect brouillon et fantomatique », observe Wiem. Achevée, chaque œuvre est retournée comme une crêpe afin d’être fixée au revers. « Ça me choque, on dirait du tissu », dit Wiem en froissant la sienne entre ses doigts.

 

Golnaz Payani est entrée dans l’orbite du Département après sa participation au salon de Montrouge en 2016. Elle vit aujourd’hui en Espagne.© CD92/ Stéphanie Gutierrez-Ortéga

TRACE VISUELLE

Un peu solitaire dans la salle polyvalente, le Portrait 08 a trouvé de la compagnie dans ces répliques juvéniles, textes et œuvres plastiques, valorisés dans une scénographie de la classe « histoire de l’art ». Quant aux « ambassadeurs culture » du collège, ils se sont vus confier la réalisation d’un flyer d’invitation et d’un fléchage façon jeu de piste, du hall jusqu’à la salle polyvalente accueillant l’événement de restitution. « On a essayé d’être stratégiques en profitant de la remise des bulletins pour toucher les parents », sourit Julie Paoli. Les familles ont profité d’une ultime médiation pour découvrir l’œuvre et son contexte et ont pu visionner le documentaire de la classe média consacré à cette aventure artistique et humaine. « Ce projet montre à quel point l’art et l’image sont des moyens de communication. En laissant leur trace visuelle, les jeunes ont vu qu’ils pouvaient être uniques, aucune de leurs créations n’étant identique, tout en parvenant à faire des choses ensemble », estime Golnaz Payani. En tout, pas moins de dix classes auront participé à cette édition collector d’« 1 mois, 1 œuvre ».

Pauline Vinatier

 

SIX ANS D’ART POUR TOUS ET EN TOUS LIEUX

De nouvelles rencontres inattendues se sont concrétisées en 2026 grâce à « 1 mois, 1 œuvre » : le Portrait 08 de Golnaz Payani et les collégiens, le Paysage bleu de Jérôme Delépine et l’Institut des jeunes sourds de Bourg-la-Reine, l’univers de Frédérique Petit et les habitants de Gennevilliers… Issues du Fonds départemental d’art contemporain, riche d’une vingtaine d’acquisitions depuis 2015, les œuvres débarquent dans des lieux peu rompus à la diffusion de l’art contemporain. Un dialogue s’instaure grâce aux ateliers de médiation et de pratique artistique, le plus souvent en présence de l’artiste. Depuis 2020, 24 projets ont été réalisés avec 32 structures partenaires, dont 9 collèges et 23 structures du champ social. «  À l’avenir, l’objectif est de croiser davantage les publics : on pourrait, par exemple, réunir un collège, une résidence autonomie et un pôle social et générer entre eux des échanges, explique Valérie Hubier. Il n’y a pas de limites aux déclinaisons que l’on peut imaginer ! »

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