La grande lunette de l’observatoire, datée du XIXe siècle, recouvre peu à peu la vue. La Lune, Jupiter et Saturne ont ainsi pu être observées l’été dernier. CD92/Willy Labre
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À MEUDON, VERS L'INFINI ET MÊME AU-DELÀ

L’Observatoire de Paris à Meudon, qui fête en 2026 son 150e anniversaire, est demeuré à la pointe de la science moderne. À l’abri des regards, une centaine de chercheurs œuvrent sur ce site patrimonial, référence mondiale pour l’étude du Soleil, la conception et les essais d’engins spatiaux.

La Grande Terrasse de Meudon, ouverte à l’année, permet de s’approcher au plus près d’un site, n’entr’ouvrant ses portes qu’en de trop rares occasions.© CD92/Olivier Ravoire

Dans la Vallée de la Seine en contrebas, les promeneurs sur la Grande Terrasse n’auraient d’yeux que pour elle. Depuis 1893, la Grande Coupole abrite la plus imposante lunette que l’Europe n’ait jamais connue. Ses belvédères et le vent d’ouest ont valu à Meudon d’être, en 1873, la terre d’élection de l’astronome Jules Janssen (1824-1907) ; désireux pour lui-même d’un observatoire où il fasse nuit noire, en marge de Paris, la Ville Lumière… Les ruines du château vieux de Meudon devaient bien faire l’affaire ; et il se mit à l’ouvrage que l’on devine immense. Revenons-en à notre lunette. Vivant recluse, la vieille dame ne se montre guère plus qu’en de rares « mondanités », lors de la Fête de la Science en octobre et des Journées européennes du Patrimoine en septembre. Miguel Montargès aurait bien de quoi faire des envieux : l’astrophysicien est de la poignée de personnels habilités à encore pouvoir « faire joujou » avec elle. « En 1991, le manque d’entretien sur sa coupole l’a mise aux arrêts. Peu à peu, nous rendons la vue à cette majestueuse lunette, aussi “obsolète” soit-elle. » En mai, elle nous recevait, somnolente, tout volets fermés, un « bonnet de nuit » sur ses deux optiques. La plus grande de ces fausses jumelles, 83 cm pour plus de 250 kg de verre, impose d’emblée son échelle. Pour tout ornement, une livrée turquoise souligne sa silhouette archaïque et à la fois futuriste : « steampunk », pourrait-on dire – une rumeur insistante veut qu’Hergé s’en soit inspiré pour L’Étoile mystérieuse… « Vous auriez dû apporter des caramels mous, sourit M. Montargès en clin d’œil à l’astronome Calys de la BD, qui en étant friand. L’été dernier, nous avons mené à bien plusieurs observations. »

 

Le réseau de Télescopes Cherenkov, sensibles aux rayons gamma, doit sonder depuis le désert d’Atacama (Chili) la structure fine de l’espace-temps. L’observatoire a conçu et abrite le prototype, qui fait la fierté d’Hélène Sol, responsable scientifique.© CD92/Willy Labre

Alignement de planètes

Mieux ! Profitant d’une restauration partielle – qui, parions-le, se poursuivra –, et moyennant quelques expédients, lui et ses collègues parvinrent à embrayer le mécanisme d’engrenages, pointer notre satellite pour en tirer de cet « entonnoir à photons » venus de l’univers une image, stupéfiante, du relief lunaire – digne, vraiment, de l’équipage d’Artémis II, l’ayant survolé en mars dernier. « En dépit de son grand âge, aucune lunette, même récente de l’observatoire, ne la surpasse. » À l’instar de sa cousine de Paris, son fort grossissement en fait la rétine idoine pour les planètes de notre système, qui, pour ce qui est des nébuleuses et autres amas d’étoiles, ne manque pas d’atouts. « Les galaxies, telle Andromède, prisée des astronomes amateurs, sont trop lointaines pour ses six mètres de focale, explique M. Montargès, qui doit étudier, sur d’autres outils, ses supergéantes (étoiles mourantes). À l’inverse, de la Lune, on ne verra qu’un tout petit bout, mais en détail… » Motorisé dès 1931, son régulateur à ailettes de Foucault lui permet de se focaliser sur l’objet céleste, la rendant synchrone, par de savants calculs, à la rotation de notre Terre. À la regarder d’un peu près, une telle invention ne put naître qu’à la faveur d’un incroyable « alignement de planètes ». « Optique, mécanique, horlogerie… Il fallut le savoir, et le savoir-faire, engrangés pendant des siècles. » Parmi la pléiade de découvertes qui y fut faite, à la nuit tombée des thaumaturges des XIXe et XXe siècles, il y a le désaveu cinglant par Eugène Antoniadi de Camille Flammarion qui eut foi, en son temps, en l’existence des petits hommes verts ! « Percival Lowell, lui aussi, crût voir des canaux à la surface de Mars, qui aurait servi à des êtes doués d’intelligence à acheminer l’eau à l’équateur depuis les calottes polaires. » Que nenni, évidemment ! Il fallut l’arrivée des télescopes pour que s’effacent les lunettes, aussi grandes soient-elles.

 

Les yeux et les oreilles du Rover Perseverence, envoyé sur mars par la Nasa, ont été élaborés, puis éprouvés à l’observatoire.© CD92/Willy Labre

 

UNE RUMEUR INSISTANTE VEUT QU’HERGÉ S’EN SOIT INSPIRÉ POUR L’ÉTOILE MYSTÉRIEUSE

Archives du Soleil

Si l’observatoire est indissociable de ce beau patrimoine, il n’est en rien une étoile éteinte. Plus loin, sur le plateau, Isabelle Bualé fait la cour au Soleil, timide, dans un ciel couvert. Après de longues minutes à l’épier, elle saisit une trouée pour lui tirer le portrait ; ainsi que ses prédécesseurs, depuis 1908, ici, à Meudon. « La technique a été modernisée, mais, pour le reste, rien n’a changé. Excepté lors des Guerres mondiales et de la Covid-19, nous avons photographié, jour après jour, la surface solaire, clichés venus grossir une archive aujourd’hui forte de 80 000 plaques. » La chercheuse n’use pas à cet effet d’un banal Kodak jetable. Son spectrohéliographe fait de son centre une référence mondiale pour l’étude de notre étoile – on n’en compte guère que deux autres, en Belgique et au Portugal, sa terre natale. L’engin voit la vie en rouge, celui de la raie de l’hydrogène, et en vert, de celles du calcium ionisé. Filtré, le faisceau lumineux ressort en des images noir & blanc d’un formidable niveau de détails. Protubérances, taches solaires… rien ne lui échappe, d’où l’on a induit, à la longue, les mystérieux cycles de l’activité solaire. « Tous les onze ans, à plus ou moins deux ans près, sans qu’on sache trop pourquoi, le Soleil atteint un pic, comme l’an dernier, avant de se refroidir. On les appelle les cycles de Gleissberg, qui nous permettent, par exemple, d’affirmer qu’il faisait très froid sous Louis XIV, ou que la chaleur solaire va diminuer dans les années qui viennent. » D’autres belles histoires scientifiques s’écrivent au « Complexe technologique pour le spatial ».

 

Le spectro-héliographe capte la moindre protubérance ou tache solaire, dont Isabelle Bualé déduit ensuite l’intensité de l’activité de notre Soleil.© CD92/Willy Labre

Rover Perseverance

Les plus mordus d’astronomie connaissent forcément Perseverance, le robot de la Nasa explorant Mars et le cratère dont il tire son nom. Savent-ils que sa caméra infrarouge et infravert, à même, d’un coup d’œil perçant, d’identifier tout élément, et prouesse française, est made in Hauts-de-Seine ? Le souvenir de ce qu’elle qualifie de « plus grande expérience professionnelle » est encore précis chez Pernelle Bernardi. « SuperCam, nous l’avons conçue et testée, avant de prier pour elle une fois à bord de la navette, se rappelle-t-elle, aujourd’hui directrice du centre. Quelle émotion le jour où nous avons pu entendre les sons de Mars. Depuis, la Nasa nous a chargés d’analyser les données de son micro, qui peut enregistrer aussi bien les tempêtes que les dysfonctionnements de son générateur nucléaire ! » Spectro-imageur MIRS parti pour les lunes martiennes – « livré en quatre ans ! » – optique d’Ariel, le satellite-inspecteur de l’Esa (European Space Agency) dédié aux exoplanètes… les projets sont sans nombre pour lesquels Jérôme Parisot, qui leur fait passer un « sale quart d’heure » sur son banc d’essai, se montre également intarissable. « Nous disposons d’un moyen d’essai prisé des agences spatiales internationales pour ses capacités et son faible coût. Cet instrument permet de qualifier en vide et en thermique, simuler des conditions en vol près du Soleil, à plus cent-vingt degrés, et à l’ombre, à moins deux-cent quarante degrés, par l’action combinée de l’azote liquide et d’un cryo-générateur. » L’enjeu n’est rien de moins que la survie de l’engin au lancement, de même qu’à l’atterrissage ou pendant toute la vie cosmique de l’instrument. Sur les rangs pour d’autres aventures, l’observatoire de Meudon n’en a décidément pas fini avec le ciel. 

Nicolas Gomont
Ouverture lors des Journées européennes du Patrimoine (JEP) samedi 19 septembre et lors de la Fête de la science, samedi 10 octobre.
Inscription dans la limite des places disponibles sur observatoiredeparis.psl.eu

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