Déjà au XVIe siècle, le parc du Château émerveillait ses hôtes par son Grand Canal, ses Cascades et ses jets, inséparables du jardin à la française. Ce génie hydraulique, hérité de Le Nôtre, se réinvente aujourd’hui sous l’égide du Département.
Émergeant de l’Octogone, tel un caïman en cet ancien marécage dit de la Mare morte, ce scaphandrier semble, avec un peu d’imagination, s’extraire péniblement d’une planche des Aventures de Tintin. Dans sa main, ce n’est pas le Trésor de Rackham le Rouge, mais une branche d’arbre, qui fit s’abattre en plein mars sur le parc un silence d’hivernage. « Cascades et jets de l’Octogone fonctionnent toute l’année, explique Anne Larcher, chargée des réseaux d’eaux au Domaine de Sceaux. Exceptionnellement, ils sont aux arrêts à cause d’une crépine bouchée. » Imputrescibles feuilles de platane et tombereaux de vase ont bien dû s’en mêler pour priver de souffle les pompes qui animent l’un des plus beaux points de vue ménagé par Le Nôtre, au bas de l’allée de Diane. Remises en état, les cascades en « pleurent de joie », générant, rien d’étonnant en cette période faste d’Hanami (la fête nippone des cerisiers en fleurs, NDLR), un attroupement immédiat de visiteurs intrigués…
Sceaux dissimule en effet un univers méconnu fait d’étroites galeries souterraines, d’un écheveau de tuyaux aux plans lacunaires, de pompes, de réservoirs qui, s’ils doivent beaucoup au génie du jardinier du Roi, n’ont plus rien de commun avec l’appareillage d’autrefois. « Nous sortons d’une campagne de modernisation, indique Anne Larcher. Tout y est automatisé depuis longtemps maintenant, mais des innovations (sondes radar, boîtiers de commande, regards sécurisés, etc.) s’ajoutent régulièrement, qu’il nous faut ensuite, tel Sisyphe, entretenir. » Parole de fontainiers ‒ José Girard le fut ici et de père en fils avant sa retraite ‒ du réseau gravitaire, invention de son lointain prédécesseur Nicolas Le Jongleur, ne nous sont guère parvenus que des éclats de grès, près du Pavillon de Hanovre.

NI POMPE, NI MOULIN
Charles Le Brun (1619-1690), son architecte versé dans les pièces d’eau, les vit encore sauvages ces vertes eaux, en des temps de moindre abondance. L’aquifère se bornait alors à quelques puits, et à la nappe stagnante de la Mare morte ! Jadis, les ruisseaux qui se donnaient à la Bièvre dévalaient en contrebas la colline, au sommet de laquelle le château fut – une première fois – établi. Nul ne fut détourné ; des aqueducs en pierre ou en brique, et une tuyauterie en grès donc, en plomb, en fer ou en fonte, puisaient aux rus nourriciers. Pareil agencement, qui mit à profit cette assez faible mais suffisante déclivité (10,3 % au niveau des Cascades), sans un moulin, sans une pompe, pris quelque quinze années. « Il fallait de l’eau en abondance, mais aussi de l’eau potable pour assurer les besoins quotidiens, dont les offices et les communs, en particulier les écuries », explique Anne Larcher, qui rêve de voir renaître l’abreuvoir de l’Orangerie. En accord avec Charles Le Vasseur, seigneur du Plessis-Piquet, les sources de Vaux-Robert, lieu-dit situé en partie nord-est de la Fosse-Bazin, à la limite de Fontenay-aux-Roses, furent les premières à déboucher ; puis, faute de débit, Colbert se résolut à un bassin de retenue intermédiaire.
Le réservoir du Grand Jet, de nos jours « bassin des Lilas », est de ce type-là. « Alimenté par deux forages au niveau de la bâche des pintades, il enrichit en circuit semi-fermé les bassins des broderies : l’Orangerie, l’Olympe, les Coquillages. On ne tire plus sur l’eau de ville que pour l’arrosage des parterres du château, de l’hémicycle, du jardin de l’Aurore ou du Petit Château, sachant que toute une réflexion est menée pour créer des réserves d’eaux de pluie, recueillies, pourquoi pas, à la toiture de l’Intendance. » Reculé, petit par la taille, les Lilas n’en sont pas moins la clef de voûte de la mise en œuvre de la Stratégie Nature du Département à Sceaux. Anne Larcher, toujours : « L’horizon, ce sont des sites rendus “autonomes en eau”, tout en évitant les rejets au milieu naturel pour privilégier les infiltrations à la parcelle, vers les zones boisées et « sauvages », dans un retour à la terre. » L’antre du canard colvert et d’une marmaille de têtards réclame, sous l’effet du climat, des soins vigilants et, en dépit d’algues proliférantes, attendra que s’achève la saison des amours. « Pour préserver les batraciens, l’eau n’est pas traitée, pas même aux UV, compte tenu des volumes impliqués. »

NYMPHES AU CORPS DE FEU
À raison de deux fois par an – trois pour les Cascades – c’est à l’épuisette que l’on en ôte les boues, jusqu’à 20 tonnes sur deux jours ! « Le réchauffement climatique se fait aussi ressentir sur l’évaporation, avec un besoin d’abonder, comme l’an passé les Nénuphars, de 20 centimètres au bas mot, du jamais-vu. » Là encore, eu égard à la biodiversité, un muret de roseaux et d’iris a pris place, propice au « repos du guerrier » de l’alyte accoucheur, grenouille rousse ou triton palmé, pullulants. « On dénombre aussi pas mal de libellules déprimées, lestes verts et petites nymphes au corps de feu ; et qui dit bassin, dit chiroptère, dont les pipistrelles communes et de Kuhl ; enfin, rarissime, le murin de Daubenton, un nocturne, qui chasse au ras de l’eau. » À même les radeaux de l’Octogone, se perchent et « conversent », achevant l’inventaire, hérons, cormorans, poules d’eau et foulques macroules – à repérer par le bec, respectivement tangerine et blanc crème. D’un regard oblique sur ces miroirs d’eau, le badaud saisira carpes et sandres, charnus depuis l’alevinage de décembre, autorisés à la pêche au bord du seul Grand Canal, navigable dès avril en barque, promesse de belles journées de flâne…

Depuis le creusement de ce canal de Seignelay, entre 1687 et 1688, pièce d’eau de plus d’un kilomètre, reliée à l’Octogone par un bras perpendiculaire, maints remaniements changèrent la face de Sceaux. Le grand ruissellement des Cascades, dues à Léon Azéma en 1934, sublimé par la campagne de restauration du Département de 2022, atteste de ces eaux palimpsestes. Sous les marches en pierre de Clamart se déploient des galeries et des galeries de visite où même le crapaud s’égare. Bien que moites, les structures en béton armé témoignent de la « modernité » de l’ouvrage, et l’œil guettera, en vain, les vestiges de l’original que Louis XIV lui-même vint inaugurer en 1677. Au dos des mascarons de Rodin, têtes sculptées de bronze vouées fut un temps aux fontaines du Trocadéro, tout un réseau « sanguin » se joue de la gravité même, artères ascendantes et descendantes, nourrissant des jets ployant à force de gratter le ciel. Arpentées au pas du flâneur, à l’allure du joggeur, à la cadence des rames, au rythme de « Médor », tel un Fil d’Ariane les faisant tous se rejoindre, les grandes eaux offrent un itinéraire de promenade tout aussi « palpitant » en surface.