Au sein des massifs gérés par l’Office national des forêts, se joue, avec le soutien du Département, un subtil équilibre entre pratiques de détente et de loisirs, protection de la biodiversité et gestion forestière.
À mesure que se resserre le couvert de châtaigniers et de chênes, la rumeur urbaine laisse place au chant des oiseaux. Enracinée dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines, la forêt de Meudon doit à ses reliefs et à ses sols, ainsi qu’à son prestige d’ancienne chasse royale, d’avoir échappé à l’urbanisation, exception faite de la nationale 118, que l’on enjambe avec empressement pour retrouver la paix des arbres. Dans ses replis, le passé affleure en strates successives et les curiosités ne manquent pas : la préhistorique Pierre aux moines, l’immense Tapis Vert, à l’échelle du château vieux de Meudon, détruit, et, plus près de nous, le carrefour de l’Anémomètre où les pionniers de l’aérostation mesuraient la vitesse de l’air. Sans oublier la tour hertzienne, émergeant à 173 mètres, telle un phare, de la canopée.
À treize kilomètres seulement de la capitale, la plus grande forêt des environs, prisée des riverains et des Parisiens, affiche quelque 1 100 hectares, où l’on peut déjà se perdre. Une bagatelle au regard des 22 000 hectares de Fontainebleau ou des 14 000 hectares de Rambouillet, si bien que, certains jours, on s’y bousculerait presque. « Un dimanche à la belle saison, 15 000 personnes sont sur les chemins ; c’est l’équivalent de quinze personnes sur un terrain de football, mais qui se cantonnent, pour ainsi dire, à la ligne de touche ! », explique Pierre-Emmanuel Savatte, directeur de l’agence Île-de-France Ouest de l’ONF, à Versailles. Or si la forêt joue un rôle social important, elle n’en est pas moins un milieu naturel et un lieu de production de bois et ces différentes fonctions, « comme les trois pieds d’un tabouret », concourent à son équilibre et à sa régénération. « Le bûcheron avide de sève est un mythe, a l’habitude d’expliquer le directeur lors des comités de massifs et réunions publiques qu’il anime. Lorsqu’on rencontre un problème sanitaire comme la maladie de l’encre du châtaignier, qui s’exprime avec le changement climatique, nos bûcherons sont les premiers chagrinés de voir leur travail disparaître. »

Amour toxique
Ancien bûcheron lui-même, Florian Fabre se dédie à l’accueil des visiteurs dans ces forêts de l’Ouest francilien. « Devant le plan du massif de Meudon, mes collègues du Jura ouvriraient de grands yeux, sourit ce forestier expérimenté. La superficie a beau être restreinte, ces petites parcelles parcourues dans tous les sens réclament beaucoup d’entretien. » Entre les opérations de taille et d’élagage par les « bûcherons de l’extrême » pour sécuriser les itinéraires, la fauche des aires et des accotements ou la réfection des stationnements, l’ONF agit en toutes saisons, avec l’appui financier du Département. Quant aux dizaines de tonnes de déchets récoltées chaque année, elles sont un outrage à des paysages réputés. Alternent au fil des parcelles hautes futaies de chênes, pentes de bouleaux et de châtaigniers, plateaux tranquilles, versants secs ou frais, aulnaies les pieds dans l’eau… Égrenés d’ouest en est, des Écrevisses à la Garenne, les six étangs abritent une riche faune d’oiseaux et de batraciens, ainsi que d’élégantes demoiselles et libellules sur leur miroir d’eau. Ils sont issus du réseau hydraulique de Louvois, ministre de Louis XIV, désireux, pour les jardins de son château de Meudon, d’un Versailles en miniature, et ce sont de nos jours des points de passage fréquentés.
LA SUPERFICIE DE CETTE FORÊT EST RESTREINTE MAIS ELLE RÉCLAME BEAUCOUP D’ENTRETIEN
À la Garenne, Séverine Rouet, chef du service Environnement et accueil du public, voit se rejouer une énième fois sous ses yeux la baignade d’un labrador : « On peut voir que les canards se sont éloignés quand le chien s’est jeté à l’eau ; en période de nidification, ce sera encore plus perturbant, le risque est qu’à force d’être dérangés, les oiseaux finissent par quitter les lieux. » Grâce à l’aide du Département des mesures ont été prises en 2024 afin de préserver les habitats sans renoncer à accueillir le public, qui devraient être étendues à d’autres plans d’eau. « Les berges étaient désolées, dégradées par les griffes des chiens. Au lieu de les clôturer complètement pour permettre à la végétation de revenir, nous avons laissé un chenal d’accès. Le reste du périmètre est protégé ; tout a été replanté de carex, de joncs, de typhas ; des boudins d’hélophytes stabilisent les berges et la faune est plus tranquille. » La forte fréquentation affecte aussi la santé des sols, les racines des arbres se trouvant piétinées ou écrasées, tandis que les plus majestueux d’entre eux souffrent de trop d’admirateurs à leur pied. « Les arbres qui procurent des émotions sont de vieux arbres, dit Florian Fabre. Et quand six mille personnes viennent leur faire un câlin, cela peut entraîner leur mort. » Un autre phénomène est l’arrivée massive, au lendemain du Covid, des dog sitters (service de garde d’animaux, NDLR), accompagnés de « meutes » qui courent dans les parcelles, perturbent la faune et peuvent occasionner des conflits avec les promeneurs ou les cyclistes.



Pic, pics
Alors, l’ONF fait œuvre de pédagogie. La « charte du promeneur » est affichée çà et là, tandis que, de mai à septembre, une brigade équestre va au-devant du public pour rappeler les règles de façon « posée et apaisée » – fumer, par exemple, est prohibé à certaines périodes pour prévenir les départs de feu. En 2025 quatre « parcours des pics » adaptés aux scolaires, un pour chacun des quatre massifs, ont été créés, autour de la vie de l’arbre, de la biodiversité et des animaux, de la gestion forestière, de la valorisation du bois et des métiers de la forêt… « C’est de nos échanges avec le Département qu’a surgi l’idée de faire venir les écoles de manière autonome afin de démultiplier le savoir que l’on possède sur la forêt », rappelle Séverine Rouet. Au départ du parc forestier du Tronchet, le parcours du « pic vert » dessine une boucle d’environ un kilomètre à travers bois. « J’ai retenu un itinéraire proche des écoles, dont le tracé, peu accidenté, suit les courbes de niveau. Il est praticable y compris pour des CP et faisable en deux heures », explique Florian Fabre concepteur de ces sentiers jalonnés de bornes à QR code, qui renvoient vers un livret ludique à consulter sur un téléphone ou à imprimer. Une partie des exercices peuvent être anticipés en classe, d’autres sollicitent le sens de l’observation des enfants. « C’est à eux de relever, par exemple, des indices de gestion forestière comme les souches, les marques sur les arbres, ou les étages de la forêt… » Il en va de même du grand « totem » en bois massif, sixième et dernière halte, autour duquel tourner pour identifier les empreintes du cerf ou du chevreuil, du blaireau ou du renard, faune « non spécifique à Meudon, où il n’y a plus de grands mammifères, excepté le sanglier réapparu il y a peu ». Au printemps, une formation sera proposée aux enseignants pour les aider « à faire le lien entre les connaissances du livret et les savoirs des forestiers », comme la technique de la « croix du bûcheron » pour mesurer un arbre. « C’est une astuce qui fait toujours son petit effet ! » Le parcours, également équipé de bornes « Le Saviez-vous ? », peut intéresser l’ensemble des usagers. « Une forêt domaniale n’est pas un parc, souligne Séverine Rouet. Ce parcours est aussi une façon d’expliquer la gestion forestière à ceux qui ne voient la forêt que comme un espace de loisirs et la croient immuable. »
L’introduction d’une « sylviculture mélangée à couvert continu » ou futaie irrégulière, en réponse au réchauffement climatique, va transformer la physionomie des forêts domaniales franciliennes. « Dans la gestion précédente, tous les plants avaient le même âge et étaient coupés en même temps. En futaie irrégulière, on obtient un couvert continu et le sol est moins exposé au soleil, explique Florian Fabre. Il n’y a plus de coupes rases traumatisantes pour le public sauf mesures sanitaires. » Et cette résilience, qui passera aussi par une diversification des essences, se fera au rythme lent de la croissance des arbres : « Il faut 120 ans pour obtenir une futaie irrégulière. Tout comme nous avons hérité des efforts de nos prédécesseurs, nous ne verrons pas les résultats de notre travail de notre vivant. »
Pauline Vinatier
onf.fr


UNE NOUVELLE DYNAMIQUE D’ACCUEIL DU PUBLIC
Engagés en faveur de la préservation des paysages et du cadre de vie, le Département et l’ONF ont noué un partenariat pour la période 2022-2026 autour de l’entretien des itinéraires et de l’accueil des usagers, qui porte aujourd’hui ses fruits.
Avec les parcs et jardins, les quatre forêts des Hauts-de-Seine participent à la trame éco-paysagère et aux ambitions de la stratégie nature du Département. « Ce sont des espaces paysagers d’intérêt patrimonial qu’il convient de préserver, souligne Georges Siffredi. Elles contribuent à l’offre en espaces de nature et sont reconnues pour tous les services qu’elles offrent aux habitants comme le stockage du carbone, l’assainissement de l’air ou la gestion des eaux pluviales. » À ce titre, une convention a été passée en 2022 avec l’ONF, reconnaissant un droit de passage sur les itinéraires balisés inscrits au plan départemental de promenade et de randonnée et formalisant un soutien de 2,4 M€ sur cinq ans (175 000 € par an en fonctionnement et 300 000 € par an au profit d’aménagements à plus-value paysagère, écologique ou d’équipement). Ont été entrepris, entre autres, la réfection paysagère d’entrées de forêt, l’embellissement et la protection des berges de l’étang de Saint-Cucufa, rendu accessible aux personnes à mobilité réduite ou la réfection paysagère du parking de l’étang de Meudon, équipé de places PMR, de mobiliers en bois et d’un enrobé laissant retourner l’eau au sol. Un schéma d’accueil des forêts domaniales des Hauts-de-Seine a aussi été réalisé avec les villes, associations, fédérations sportives. « Il y a entre ces forêts des différences mais aussi des usages communs. L’originalité de cette démarche est d’avoir raisonné à l’échelle du territoire pour mettre tout cela en lien », explique Séverine Rouet. En résultent de nombreuses pistes : créer des belvédères paysagers, protéger les arbres remarquables, rappeler plus fréquemment les règles en forêt, créer une signalétique commune, ou former des « ambassadeurs de la forêt »…