Avec le projet pédagogique Ô Lab Citoyen, les collégiens se glissent dans la peau de prospectivistes. Invités à « Rêver les Hauts-de-Seine » en 2050, ils apportent leur pierre à une réflexion globale à l’échelle des Hauts-de-Seine.
Hilares, Lou, Jed-Daniel et Lucas enroulent les baskets de Jade, préalablement glissées dans un sac plastique, de bandes de papier adhésif. Pendant ce temps, les copains déchirent des lambeaux de journal qu’ils colleront sur cette forme, modelée d’après leur courageuse « mannequin pied ». Leur « chaussure volante », venue de l’an 2050, se situe quelque part entre le sabot et le monoski. Son nom : le « roulepateàpied ». Pour imaginer ce mode de déplacement inédit, les « archéologues du futur » ont repris les principes du design fiction qui utilise la fiction comme outil de conception et de transformation du réel. « Prenez les baskets que vous portez : il a fallu d’abord que quelqu’un les rêve en pensant à leur confort, à leur praticité, compare Nicolas George, missionné, avec Barbara Watiez, par le collectif Futurons ! et le Département auprès de ces élèves porteurs de handicap relevant du dispositif Ulis. Aujourd’hui les baskets sont complètement entrées dans nos habitudes. »

Les fabulations de Futurons ! et de son réseau de prospectivistes, designers et experts en intelligence collective, ont donné naissance à un musée d’archéologie des futurs où ces trouvailles sont légion. « Le futur n’est pas écrit d’avance mais par définition pluriel, estime sa co-fondatrice, la designer Annabel Roux. Les artefacts que nous créons amènent à se poser la question de ces futurs possibles de façon sensible. Il peut s’agir de récits audio, vidéo, écrits, ou d’objets… » Trois modalités étaient proposées pour cette édition d’Ô Lab Citoyen, emmenant quinze établissements autour de la thématique « Rêver les Hauts-de-Seine » (voir encadré) : représenter un lieu touristique en 2050, faire le portrait d’un personnage illustre ou extraire du futur divers objets, avec un degré de technologie croissant selon la catégorie, du lowtech artisanal au hightech comprenant une sensibilisation à l’IA, ses vertus et dangers. « À leur âge, se projeter à vingt-cinq ans n’est pas évident, c’est pourquoi nous avons demandé à Futurons ! d’embarquer les élèves lors d’une première séance avant de les accompagner pour la fabrication », explique Pierre Roustit, au Département.
PERCEPTION AUGMENTÉE
Le jeu de plateau ad hoc de Futurons ! répertorie sur la carte les collèges, cela s’imposait pour être « proche du quotidien des jeunes », les espaces naturels et les lieux de sociabilité adolescente de types terrains de sport ou centres commerciaux… À partir de ces lieux, les collégiens ont été saisis de micro-scénarios assis sur des tendances ou signaux faibles : « Et si, en 2050, les humains vivaient beaucoup plus vieux ? », « Et si tout le monde prenait soin des autres et de la ville ? », « Et si on pouvait tout réparer facilement ? ». « Toute démarche prospective repose sur une base factuelle, précise Christelle Lebreton-Coulon, autre membre cofondateur du collectif. Nous nous sommes inspirés de données de l’Agenda 2030 et de nos échanges avec les services du Département dans le domaine du tourisme, de la jeunesse ou de la transition écologique. »
Lors de la séance initiale « d’idéation », nos jeunes Boulonnais ont fait escale à La Seine Musicale toute proche, partant de l’hypothèse « Et si, en 2050, on pouvait se déplacer sans polluer ? » pour imaginer leurs premiers objets du futur, une voiture circulant sous la Seine, puis cette chaussure volante, plus abordable techniquement ! « Elle permettra d’éviter les embouteillages et notre marchand en proposera dans toutes les tailles », détaille Roman quand Jade rêve d’un tel bolide pour rejoindre des proches en Normandie. La machine, propulsée par deux réacteurs, obéira aux impulsions du corps ; pour passer les vitesses, tirer les lacets ; vitesse de pointe 1 000 km/h et « casque de moto obligatoire ». Au domaine de Saint-Cloud voisin, où le jeu s’est poursuivi, la question était cette fois « Et si on était plus proche de la nature ? » « Ils ont d’abord imaginé un téléphone pour communiquer avec les animaux et les plantes, qui a évolué vers des lunettes », rappelle Barbara. Ces êtres vivants pourront percevoir le langage des humains ainsi affublés, en revanche il faudra des écouteurs pour capter leur voix et pouvoir s’enquérir de « leur soif ou de leur faim ». Des pots de yaourts font pour cela parfaitement l’affaire.

PASSÉ UPCYCLÉ
Car ce futur qu’ils appellent de leurs vœux sait recycler ce qui appartient au passé. Il faut voir, étalée sur la table, la belle récolte de Barbara et Nicolas, versés dans l’upcycling, enrichie par Sihem Isker, accompagnante des élèves en situation de handicap de l’Ulis. Ils ont aussi préparé un bac de colle pour le papier mâché, où l’on puise en gloussant. « C’est gluant ! » À côté, sous la supervision de Barbara, s’élaborent les lunettes « Naturestes » avec leur armature de fil de fer doré et leur habillage de lierre glané au jardin. Munis d’un pinceau pour vernir les feuilles, Assad et Jibril en révèlent les nervures, pendant que Zeina fixe une liane autour d’une branche de lunette, concentrée, et pour finir rayonnante, tant il « est satisfaisant de voir se réaliser un objet entre ses mains ». Leur enseignante ne perd rien de la scène : « Alors que la plupart présentent des troubles du spectre autistique ou de l’hyperactivité, ils passent du temps ensemble, coopèrent, prennent des initiatives… Tout le monde y trouve son compte. » Les lunettes, équipées d’une antenne improvisée pour capter « la WI-FI des animaux et des plantes », peuvent dès à présent être essayées. « Entendez-vous quelque chose ? », questionne Barbara. Pas de son, pour l’heure, mais de grands yeux globuleux, en pot de yaourt, qui semblent interroger l’avenir.