Au circuit automobile des usines Renault a succédé celui, non moins fréquenté, des promeneurs et des coureurs. CD92/Olivier Ravoire - Sphère coupée 226 - Courtesy de la Fondation Marta Pan & André Wogenscky
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LE PARC GAUTHIER-MOUGIN, UNE RESPIRATION FACE À LA SEINE

De la friche industrielle à « l’île jardin », le renouveau de l’ancien site Renault de Boulogne-Billancourt s’accélère. En janvier a été inaugurée la première tranche du parc départemental Gauthier-Mougin, qui allie nature et culture, invitant à découvrir le long de ses allées onze œuvres d’art monumentales.

Par Pauline Vinatier

 

 

Le nouveau parc, établi sur une parcelle bien exposée de la rive sud, a, dès son ouverture, capté une foule de promeneurs et de coureurs, de familles et de rêveurs. Visiblement très attendu, il suscite au sortir de son circuit les mêmes impressions : « calme, liberté, respiration …». De 2010 à 2016, sur la partie centrale de l’île, un premier jardin de l’architecte-paysagiste Michel Desvigne, Grand Prix de l’urbanisme 2011, avait permis aux habitants d’accéder à un site fermé depuis un siècle et démontré que l’herbe pouvait renaître sur ces sols marqués par l’industrie automobile. Ce projet expérimental et éphémère a jeté les bases de ce qui constitue la première surface végétalisée définitive de l’île, depuis son artificialisation progressive à partir du XIXe siècle avec les tanneries d’Armand Seguin…

L’ultime véhicule sorti des chaînes de montage, en 1992, restait à réinventer la trajectoire de l’« île paquebot », construite à la verticale sur la Seine. Le chantier de remise en état des sols par Renault dura plus d’une décennie. Après quoi, sous l’égide de la SPL Val de Seine Aménagement, vint le long feuilleton de la reconversion, pour, au terme d’une démarche concertée, aboutir à 7,3 hectares d’espaces publics dont 2,4 hectares de parc, en deux phases, une superficie conséquente au regard des 11,5 hectares libérés dans ce méandre du fleuve. À la différence d’autres îles de Seine, aucune habitation permanente n’est programmée dans ce « lieu de destination ouvert à tous », ce qui fait de son parc celui de l’ensemble des promeneurs. Le nom de Gauthier-Mougin rend hommage à une figure de la vie boulonnaise décédée en 2021, ancien premier maire-adjoint et président de la SPL, aménageur de la Zac Seguin-Rives de Seine englobant l’île, le quartier du Pont de Sèvres et l’écoquartier du Trapèze. « Ce parc dont nous venons de livrer la première tranche sur 1,6 hectare est le plus vaste espace public de l’île et fait le lien entre ses deux pointes culturelles (La Seine Musicale, projet départemental ouvert en 2017 et la Pointe des Arts d’Emerige). Son ouverture est donc une étape majeure dans l’aménagement de l’île Seguin », estime Anne-Claire de Liocourt, architecte-urbaniste au sein de la SPL.

 

Le futur boisement reproduira la palette végétale des forêts d’Île-de-France.© Michel Desvigne Paysagyste

 

Le Tot’Aime, Monuments aux Vivants, qui signale l’entrée du parcours, a été restauré par le Département, proprietaire de l’œuvre.© CD92/Olivier Ravoire

IL FAUT FAIRE UN EFFORT D’IMAGINATION ET SE REPRÉSENTER LE PARC DÉFINITIF COMME UNE CLAIRIÈRE ENTOURÉE D’UN BOIS

GRAND PAYSAGE

À partir de cet emplacement de choix, inspiré par « les Buttes-Chaumont » comme par le dejeuner « Sur les bords de la Marne » de Cartier-Bresson, Michel Desvigne a modelé une ample surface inclinée, invitation à contempler la rive opposée et les côteaux boisés de Meudon. « Le luxe qu’on pouvait s’offrir, c’était la simplicité d’une grande pelouse plein sud en bord de Seine, dit-il. Sans la création du point haut (le chemin de crête, à 9 mètres au-dessus des berges, NDLR), le fleuve n’aurait pas été visible du parc ; nous avons beaucoup travaillé en maquette pour que la vue aille jusqu’à nous. » Entre les deux esplanades, le visiteur peut, au choix, emprunter cette sente surélevée ou s’engager sur l’allée d’une belle largeur longeant la Seine. De là, deux « canyons » entaillent la pelouse, traités comme des sous-bois ombreux et frais, « amorces des chemins qui rejoindront la partie supérieure du parc ». Alors que rive droite le Trapèze aligne ses façades modernes, de ce côté-ci l’œil s’attarde sur la topographie intacte du Val de Seine. « Un hectare et demi, c’est déjà considérable, dit le paysagiste. Mais si l’on y ajoute la Seine, les coteaux et le ciel, la sensation d’espace n’est pas du tout la même qu’en centre-ville. Nous sommes dans un morceau de géographie en bord de Seine comme dans un tableau impressionniste ! »

Le parc offre un nouvel accès aux berges de Seine face à la rive gauche déjà réaménagée par le Département en 2018.© CD92/Olivier Ravoire – Yes – Dépôt du Fonds de dotation-Villeglé et de la Galerie G.-P. & N Vallois

Une centaine d’arbres déjà matures, enracinés dans de profondes fosses de terre, donnent d’emblée son caractère de parc au nouvel espace. Deux familles se côtoient. De part et d’autre de l’allée, les peupliers et saules qui étendront au fil du temps leur voûte de feuillage, ombrageant le bas de la pelouse dont les replats sont accessibles aux personnes à mobilité réduite. Et, sur la pente, les bosquets de chênes, comme « échappés du futur boisement », attendu à horizon 2029-2030. D’une grande importance écologique et comportant « des surfaces importantes de milieu vivant », il reconstituera « la palette des forêts d’Île-de-France », associant charmes, merisiers, pruniers, sorbiers, amélanchiers, érables et platanes, au-dessus d’une strate d’arbustes et de plantes « couvre-sol », tout en faisant écran vis-à-vis des bâtiments environnants. « Il faut faire un effort d’imagination et se représenter le parc définitif comme une clairière entourée d’un bois », résume l’architecte-paysagiste dont l’écriture rigoureuse vise à créer des expériences relevant de « l’évidence » : « Marcher dans une forêt, rejoindre le chemin de crête, découvrir la pelouse, entrer dans le « canyon » pour arriver en bord de Seine… À l’échelle de quatre cents mètres entre les deux esplanades, il se passera bien assez de choses ! » Cet ensemble paysager réalisé par la SPL a été financé à hauteur de 24 millions d’euros par le Département qui en a fait le 30e espace naturel sensible de son vaste système de parcs et jardins. « Cette ouverture marque le point final de notre stratégie nature pour la période 2021-2025, afin de valoriser et de renforcer la trame éco-paysagère et de mettre à disposition des Alto-Séquanais 20 hectares de parc supplémentaires, souligne Georges Siffredi, le président du Département. Face au changement climatique, ces espaces de nature constituent une ressource chaque jour plus précieuse. »

 

Le dernier-né des parcs départementaux a été inauguré le 31 janvier par le président Georges Siffredi et des élus venus nombreux, en présence de la veuve de Gauthier Mougin, Laurence Souleau-Mougin.© CD92/Willy Labre

DÉAMBULATION CULTURELLE

De son haut mât dominant le parc, le Tot’Aime, Monuments aux Vivants de Jean-Charles de Castelbajac, restauré et déplacé sur l’île par le Département, annonce plus qu’une simple promenade. Onze œuvres d’art, issues de collections privées et d’institutions publiques prestigieuses*, dialoguent avec leur environnement, placées sous le signe de l’empreinte, de la trace et de la mémoire. L’empreinte de pneu S155 de Peter Stämpfli, à même la pelouse, le Grand Labour (rouge vin) de Didier Marcel, liant travail de la terre et mutation de l’île, la banquette Extase de Tiphaine Calmettes, où le végétal développera patiemment ses motifs, et, se découpant sur le chemin de crête, les Légendes Urbaines de Marc Vellay dont notre culture porte la trace. Les enfants s’installent déjà à l’intérieur de la Pierre d’Abraham Poincheval, dans laquelle l’artiste a moulé son corps en creux, et apprécieront de laisser à la craie leurs propres œuvres éphémères sur le Mur-Tableau de Véronique Joumard. À découvrir aussi, le Quadrato minimaliste de Bruno Romeda, cadre qu’emplit le paysage, et la Sphère Coupée 226 de Marta Pan, grande dame de la sculpture abstraite au XXe siècle, introduits par des cartels explicatifs et didactiques. « Nous voulons faire de nos espaces publics de véritables musées à ciel ouvert, poursuit Georges Siffredi. Ces œuvres confortent l’île Seguin comme le phare de notre Vallée de la Culture, avant même l’ouverture de la Pointe des Arts qui offrira un panorama sur l’art contemporain. » Ces nouvelles venues complètent les pionnières de la pointe aval comme le Pouce de César, La Défense de Rodin ou Ether (Égalité) de Kohei Nawa, tout en devançant les œuvres de la Pointe des Arts, dont La folie de Seguin, création originale de Chloé Quenum financée par la ville en hommage à la mémoire industrielle et sociale des lieux. Au total, plus d’une vingtaine d’œuvres disséminées sur l’île formeront un seul et même parcours artistique accessible à tous.

Voguant désormais entre nature et culture, l’île n’a pas perdu pour autant sa silhouette de paquebot, ceinturée par l’imposant mur de soutènement en béton hérité de l’époque Jean Nouvel. Au centre du parc départemental, ce « bastingage », où l’on s’accoude volontiers pour humer l’air du fleuve, a été abaissé. Michel Desvigne a pu, par ce geste, dégager l’horizon depuis la pelouse, tout en faisant partir du muret une double rampe menant le piéton à la promenade basse – courant de la passerelle sud au pont Daydé, côté Boulogne-Billancourt, soit près d’un kilomètre de berges à découvrir d’ici cet été. « En définitive, face à la Seine, le public profitera de 2,4 hectares de parc mais aussi d’un hectare de promenade sur berges ! » Passé le spectacle animé de la rive gauche, réaménagée et renaturée par le Département en 2018, ce nouveau cheminement planté offrira, autour de la Pointe des Arts, des vues imprenables sur l’île Saint-Germain et sur Paris. 

www.hauts-de-seine.fr
Horaires de mars à mai : de 8 à 18 heures en mars, de 7 h 30 à 19 h 30 en avril, de 7 h 30 à 20 heures en mai. Ouverture 24h/24 à compter de juin.

*Ces œuvres sont notamment installées grâce au soutien du Fonds de dotation Emerige, présidé par Laurent Dumas, du Centre national des arts plastiques (Cnap), du Fonds Régional d’Art Contemporain (Frac) d’Île-de-France, du Fonds de Dotation Villeglé, de la Fondation Marta Pan & André Wogenscky et de la Collection Masathis.

 

 
Des revêtements poreux habillent les allées et laissent s’infiltrer l’eau dans le sol.© CD92/Olivier Ravoire

2026, UNE ANNÉE CHARNIÈRE POUR L’ÎLE

L’éclosion des espaces publics amorcée par l’ouverture du parc départemental, après celle de la passerelle nord vers le pont de Sèvres en septembre 2025, se poursuit. D’ici à l’été ouvriront les ponts Daydé et Seibert (le 15 avril), ainsi que la promenade basse sur berges en contrebas du parc et de la Pointe des Arts, en attendant le réaménagement par le Département des berges aux abords de La Seine Musicale à horizon 2029-2030. À compter de juin, le parc, ouvert 24h/24, permettra également aux visiteurs arrivant par le pont de Sèvres (métro 9, tramway T2, bus) de rejoindre le multiplexe de cinéma Pathé. Avant, cet automne, l’ouverture quasi complète de la Pointe des Arts, nouvelle étape majeure pour l’île, réunissant autour du cinéma et du centre d’art pluridisciplinaire Emerige – signé par les Catalans de RCR Arquitectes, prix Pritzker 2017 – des restaurants, commerces et bureaux puis, à la fin de l’année, un hôtel quatre étoiles. Courant 2027, l’île, dévolue aux mobilités douces, sera desservie par la ligne 15 sud du nouveau métro.

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