Trois ans après l’ouverture du Jardin des métiers d’Art et du Design, lieu atypique crée par le Département pour favoriser l’hybridation des savoir-faire, les projets « à quatre mains et deux cerveaux » sont aujourd’hui la norme.
Par Pauline Vinatier
Entre leurs ateliers, séparés par quelques enjambées, circule comme un flux d’énergie permanent. Après les tabourets « Cajou et Obsidienne », Maxime Perrolle et Marta Bakowski, dont le dialogue a débuté en 2022 autour d’un café, ont visiblement encore des choses à se dire. Un nouveau meuble en bois massif, une banquette, est sur le métier. Dans le repaire du sculpteur sur bois, peuplé d’œuvres imposantes et noires, leur attention se fixe sur une languette travaillée à la gouge, creusée d’encoches sur une seule moitié de sa surface : « C’est pas mal, dit Marta. Je me demande comment cela pourrait se traduire sur du mobilier ? » Il s’agit d’appliquer ce jeu de textures à une forme quelconque : tiens, par exemple, cette sculpture aux allures de selle, échouée sous leurs yeux, sur laquelle cette double peau serait du plus bel effet. Jusqu’à ce qu’ils en arrivent à envisager ce même motif pour la future banquette, comme l’explique Marta : « Dans notre méthodologie, qui n’en est pas vraiment une, on a beaucoup recours à l’intuition, chaque échange amène de nouvelles questions. »
Les occupants du JAD ont tous « signé » pour ces projets « à quatre mains et deux cerveaux » qui nourrissent en retour leur quête personnelle. « La recherche est essentielle » à la double pratique de designer et de coloriste de Marta qui passe par le « faire ». Comprendre : expérimenter avant de passer au dessin, seule ou accompagnée de Maxime. Dans ces fusions, « rien n’est jamais écrit à l’avance, c’est comme une plante que l’on arrose, sans savoir dans quelle direction elle va pousser ! », souligne Eva Grangier, directrice adjointe à la Culture au Département.

LANGAGE COMMUN
Alors que la coloriste est un « carnaval » à elle seule, le sculpteur extirpe du noir, et rien que du noir, des surfaces sensuelles et rythmées. « Aller vers la couleur remettait en cause à mes yeux la notion de lumière. » Lors de la conception des tabourets, il s’est laissé convaincre d’aller jusqu’au vert pour le pied de l’Obsidienne, mais celui du Cajou est d’un noir profond. « Il est indécrottable », plaisante Marta. En revanche, leur fascination pour le motif répété, lui au ciseau à bois, elle sur papier ou tissu, les réunit ainsi que ce côté tribal, perceptible dans les « motifs en pluie » sillonnant les socles des tabourets. Il crée « sur le vif quitte à rectifier ensuite », une « saisie directe dans la matière » synonyme pour elle de « liberté ». Ainsi, les arêtes vives des soubassements doivent-elles beaucoup au hasard : « Maxime m’a montré cette forme en work in progress, que l’on a gardée. » Autre anecdote, en quête d’une assise, ils se sont essayés à retourner à l’horizontale une sculpture de Maxime ; le bois sous cet angle évoquait « du crin de cheval ou un velours », effet trompe-l’œil parachevé par des lignes qui simulent l’empiècement d’un coussin. « En regardant ces tabourets, on voit qu’on s’est amusés comme des gamins ! », dit Marta.
Après cet exercice de style présenté à la Milan Design Week, les deux comparses espèrent aboutir à une banquette aussi belle que fonctionnelle, stable et confortable. En tant que designer, Marta y veille. L’approche de l’exposition automnale des occupants du JAD agit sur eux comme un aiguillon – alors « y a plus qu’à ! ». Seront aussi présentés pendant trois mois un bustier en cuir et plumes, une restitution « sensorielle » de l’île grecque de Chios, des objets en terre cuite tissée et en papier et verre soufflé, nés de cette hybridation dont le JAD s’est fait une spécialité. « Nous accompagnons une quinzaine de collaborations, précise Eva Grangier. Certaines donnent naissance à des objets finis, d’autres sont plus exploratoires mais même ce qui ne fait pas l’objet d’une commande immédiate va nourrir leur créativité. » Le JAD leur vient en aide grâce à son MakerLab, quand son équipe s’ingénie à trouver des solutions techniques, tel ce fil en basalte résistant à la cuisson, ou encore parce qu’il favorise « l’apport d’affaires » : délégations de professionnels en visite dans les ateliers, commande du conseil départemental aux designers Marie Levoyet et Baptiste Meyniel, dont les luminaires, reposant sur la mise en volume d’estampes héliogravées, ornent l’hémicycle de l’hôtel du Département et dont une déclinaison, entrée au Mobilier national, est susceptible de voyager de ministère en ambassade.

DANS NOTRE MÉTIER IL Y A LE PLAISIR DE CRÉER, ALLIÉ AU FAIT DE TRAVAILLER AVEC DES MATIÈRES NOBLES
AL(TERRE) EGO
Ce lien avec le territoire culmine dans le travail des designers Lucie Ponard et Vincent Le Bourdon à partir de terres de chantier du centre aquatique départemental de la Grenouillère, à Antony. « Prélevés au sac et à la pelle », s’il vous plaît. Entre eux, tout relevait de l’évidence : la terre les fascine tant pour son potentiel plastique que pour sa capacité à créer des langages et environnements sains et durables. La terre crue pour le fondateur du studio Elementos, dont le spectre d’intervention va des enduits au mobilier et aux objets. La terre cuite pour la designer et céramiste, capable, à partir de rebuts de chantier, de sublimer les couleurs et les textures d’un paysage. « Ces projets à deux sont un moteur, dit Vincent, l’un lance une idée, l’autre se l’approprie, la prolonge et la complète… » Le premier projet, Topographie, les conduit à plaquer un textile rigide sur la terre crue, créant une surface plissée puis émaillée au moyen d’une poudre de terre locale, de manière à obtenir des tableaux évocateurs des plis et des strates géologiques. Le projet suivant, Variations, décliné en trois nuances différentes, unit leurs techniques en un seul et même motif répété sur un panneau en bois : un carreau rectangulaire tronqué, laissant apparaître un demi-œil, dessin inspiré d’un projet parallèle de Vincent avec la designer olfactive Carole Calvez, exemple s’il en est de « fertilisation croisée ».


Ces dispositifs aux couleurs chaudes sont prêts à habiller tout bâtiment consentant à la terre – un « changement culturel », concède Vincent. Topographie a été exposé à Milan, Variations à la Paris Design Week, également visible à Sèvres jusqu’en janvier. Le potentiel de la terre créé la surprise auprès des visiteurs. Ils demandent s’il y a du colorant, ils ont du mal à imaginer que les couches sédimentaires présentent des couleurs aussi riches. » Ayant à cœur de transmettre leur passion, ils ont animé récemment un stage au JAD, attirant professionnels et amateurs : « Dans notre métier il y a le plaisir de créer, allié au fait de travailler avec des matières nobles, du vivant, et de transmettre des approches plus respectueuses de l’environnement, explique Lucie. Lors de ces ateliers on constate que ces thématiques parlent aussi à d’autres, ce qui est gratifiant. » À cette occasion, ils ont allié pour la première fois en une même composition enduits de terre crue et peinture pigmentée à base de terres de chantier. Les prémices, qui sait, d’un prochain projet ?
Le JAD, 6, Grande Rue, à Sèvres, espace d’exposition ouvert du mercredi au dimanche de 14 h à 19 h. Métro, ligne 9, station Pont de Sèvres, T2 Arrêt Musée de Sèvres.