Avec le soutien du Département et du programme Tims, La Fabrique des Cyclistes a créé une vélo-école mobile pour les habitants des Quartiers prioritaires de la politique de la ville, qui élargissent leurs horizons grâce aux mobilités douces.
«Ouh là, mais c’est haut ! », s’exclame Djalila, en avisant la « bête » débarquée du camion par des bras experts. Casque ajusté sous le menton et chasuble fluo, avec d’autres habitantes du quartier, elle s’apprête à s’élancer sur la piste d’apprentissage des Agnettes, à Gennevilliers, déserte en cet après-midi de semaine. Détail non sans importance, les vélos n’ont pas leurs pédales ou ces dernières sont repliées puisque les apprenantes sont invitées à évoluer en draisienne pour commencer. « Les roulettes pour les débutants ne sont pas l’idéal car le prérequis, c’est l’équilibre. Quand vous arriverez à ne pas toucher le sol sur dix mètres, vous pourrez commencer à pédaler », explique Jean-Baptiste Bombek, alias « JB », éducateur mobilité à vélo de La Fabrique des Cyclistes.
L’état d’esprit de sa troupe, pour cette première séance, oscille entre excitation et appréhension. « Ça faisait un moment que je cherchais à droite à gauche, explique Soraya, grande débutante, informée de cette formation gratuite à l’espace Saâd-Abssi voisin – partenaire de La Fabrique des cyclistes – qui rêve de balades avec son petit garçon. Parmi elles, d’autres mamans et des grands-mères, comme Naïma, désireuse de se remettre en selle. « Dans les endroits protégés comme le parc des Chanteraines, ça passe, mais sur les pistes cyclables il y a trop de monde. » Ou Chantal, nouvelle abonnée Vélib’ qui n’a pu tenir sa résolution de se rendre au travail à vélo. « Au milieu de la circulation, je ne me sens pas en sécurité, je mets le pied à terre souvent et je freine dans les virages. »

IMAGINAIRE CYCLABLE
Comme dans ce groupe, âgé de vingt-cinq à soixante-dix ans, les femmes sont majoritaires parmi les recrues. « Si on n’apprend pas le velo enfant, on n’apprend pas adulte non plus, c’est un imaginaire qu’on n’a pas », estime Corentin Hennion, coordinateur du projet À vélo dans ta ville pour la Fabrique des cyclistes. La société coopérative basée à Courbevoie a pour ambition de « faire du vélo une évidence dans nos déplacements urbains ». Elle intervient auprès des particuliers et entreprises avec un atelier-boutique et un atelier de réparation mobile, des animations, des formations et une vélo-école au Luth, à Gennevilliers, dont le succès a conduit à ce dispositif mobile. « Tout le monde ne peut pas se déplacer à Gennevilliers. Or, dans le département, les vélos écoles sont peu nombreuses et mal réparties et nous avions envie d’en faire profiter le plus de monde possible. »
Financée par le programme national Tims pour la mobilité durable et inclusive, cette initiative a bénéficié d’une aide de 10 000 euros du Département, via l’appel à projet Progr’ESS, pour l’achat de la flotte et de l’utilitaire. Après deux périodes d’apprentissage en 2025 (vingt cycles de dix séances pour dix participants), une troisième phase a lieu dans dix communes, au sein de quartiers prioritaires de la politique de la ville « où les populations accèdent moins facilement au vélo ». Le but est d’avoir « fabriqué », en deux ans, quatre cent soixante-dix nouveaux cyclistes ! Les centres socio-culturels, dont les animateurs ont été formés, servent de relais de proximité auprès des habitants. « Aujourd’hui, il est difficile de ne pas avoir conscience des bienfaits du vélo pour la planète, dit Corentin Hennion. Mais souvent les personnes ne se rendent pas compte de l’ampleur de leur action : c’est un moyen de transport qui ne coûte quasiment rien, qui va permettre une meilleure santé physique et mentale, et même favoriser l’accès à l’emploi. » Un outil d’émancipation, osons le mot. « Les dames, habituées à prendre le bus, découvrent que certains trajets sont plus courts à vélo, pour elles c’est une révolution ! », raconte Jean-Baptiste Bombek.

ÉMULATION ET ENTRAIDE
Aux Agnettes, abandonnant la retenue propre à la draisienne, certaines ont remis les pédales. « Allez, je suis kamikaze », décrète Naïma, qui part dans une série de zig-zags. La débutante Angèle, très à l’aise, a retiré son pull pour s’enivrer de nouvelles sensations et Chantal s’est lancée sur le circuit extérieur, où elle enchaîne de « belles lignes droites ». Les autres admirent du coin de l’œil ces casse-cou. « Physiquement, cela peut être dur de s’y mettre. De voir les autres crée une émulation et chaque étape franchie les rend fières. » À Soraya, qui se désole à la fin de ne pas avoir « décollé les pieds du sol », Angèle délivre ce conseil : il faut se laisser glisser dans les descentes. « Elles fréquentent le centre sans forcément se connaître : au-delà du vélo, c’est un nouveau groupe qui se crée, un moment de sociabilisation », commente JB qui ouvre un groupe WhatsApp à chaque nouvelle session.
Une fois acquis les trajectoires, le freinage et le passage des vitesses, place à l’exploration ! Ces sorties interviennent à partir de la cinquième séance, un second éducateur venant, dès lors, en renfort. Il s’agit par exemple de savoir lever le bras pour indiquer un changement de direction, avant de s’essayer à rouler en autonomie sur de petites distances. « Au début, les participants sont très moutonniers. Il faut qu’ils arrivent à respecter les stops, à bien se placer et qu’ils ne paniquent pas et ne mettent pas le pied au sol si une voiture survient. » À l’issue de chaque cycle, trois-quarts des personnes se disent prêtes à rouler en autonomie mais un tiers de celles-ci préfère évoluer en retrait de la circulation. « L’essentiel pour nous est qu’elles puissent continuer l’apprentissage sans cours de vélo », souligne Corentin Hennion.
Pauline Vinatier
lafabriquedescyclistes.fr