Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne, coauteur avec Émilie-Anne Pépy de La ville végétale (Champ Vallon), il remonte pour HDS aux racines de la nature comme antidote à la ville dense.
L’IA égale-t-elle tout à fait l’intelligence humaine ?
P.G. : La calculette surclasse déjà l’intelligence humaine calculatoire numérique depuis plus d’un demi-siècle. Mais elle n’est qu’une des huit formes de l’intelligence, telles qu’identifiées par le psychologue Howard Gardner : intrapersonnelle, verbolinguistique, etc. Et puis l’humain mobilise en plus de la raison, son corps. Lisez les premiers vers de Demain dès l’aube, c’est à peine quarante phonèmes, d’une pauvreté déconcertante. Cependant, le « dé-réductionnisme » – le passage du signifiant (les mots) au signifié (le deuil de Victor Hugo), reconstitué à partir de nos émotions et de notre vécu – nous donne, à la lecture, la chair de poule. L’IA n’a certes pas de corps, mais par la simulation et la statistique, elle fait croire qu’elle est douée d’émotions, d’une conscience. En fait, une « pseudo-conscience », pour citer l’essayiste Ollivier Dyens.
Quelle est cette menace appelée « entropisation » ?
P.G. : Nous devons le terme au philosophe Bernard Stiegler, l’un de mes maîtres à penser, qui a généralisé l’entropie physique à chaque sphère de l’anthropocène. Pour schématiser, prenez une goutte d’encre au bout d’une pipette : tant qu’elle tient, elle conserve son historicité et sa singularité – sa forme, sa couleur… Tombée dans l’eau, elle les dissout avec elle. Appliquée au savoir, cela donne ce qu’on appelle le « savoir liquide », à l’ère d’un nouveau régime de production de la connaissance et de la vérité au sens où Foucault l’entendait dans Les mots et les choses. Je le vis au quotidien ; mes élèves ne sont plus dans le savoir fondé et l’étude de son historicité. Ils créent des liens entre des poussières de savoirs, non forcément sourcés. Ce faisant, on verse vite dans l’opinion. Et là réside le danger, celui-là même contre lequel Hannah Arendt a mis en garde : l’incroyance dans la vérité…
Quel est le retentissement de l’IA sur la santé mentale des jeunes ?
P.G. : Les contresens se multiplient, l’argumentation peine. Cette atrophie du désir d’effort cognitif, alors que l’enfant a le désir inné de comprendre le monde dans lequel on l’immerge, mène, comme l’ont démontré certaines études, à une mésestime d’eux-mêmes. Cependant, une métaphore pourrait être intéressante. L’envie d’être en bonne santé en pratiquant du sport est devenue une fin en soi en même temps que l’effondrement moyen de l’effort physique dans le travail ; il faut que l’effort cognitif suive la même finalité.
Vous parlez d’hybridation entre le cerveau humain et le « cerveau artificiel global »…
P.G. : Qu’on le veuille ou non, nous allons vers cette alliance, qui n’est pas nouvelle. Je rejoins le philosophe Marc Grassin là-dessus, l’humanoïde est consubstantiellement anthropotechnique. Même le tailleur de pierre est « prothésé ». Par contre, l’ampleur de l’IA et le fait qu’elle touche à ce qui nous a distingué durant des siècles de la machine et de l’animal, nous font entrer dans l’inconnaissable. « L’exosomatisation » dont nous parle Stiegler a consisté d’abord à se munir d’outils plus précis, plus autonomes, plus mobiles. L’alliance que j’évoque dissout notre forme actuelle, comme la chenille par la chrysalide pour devenir papillon.
LE DANGER N’EST JAMAIS LA TECHNIQUE MAIS SON IDOLÂTRIE
Qu’adviendra-t-il des cours et du corps enseignant ?
P.G. : Je ne crois pas dans le remplacement des professeurs par des « tuteurs-robots ». Certes, ils tireront moins qu’avant leur autorité de leur statut de détenteurs du savoir – une évolution déjà en partie consommée. Leur rôle sera de se dégager des acquis ne réclamant pas leur présence et d’investir l’accompagnement sur des contenus nouveaux et ardus, la prise en compte des souffrances, le soutien scolaire, les travaux dirigés…Stiegler, élève de Jacques Derrida qui a lu Platon, parle de Pharmakon – l’IA détient elle-même le remède à son propre poison : l’IA réflexive. Passée l’acquisition des savoirs fondamentaux, il faudra aller vers la cocréation de corpus, soumis à diverses IA, puis à rétro-analyses, en vue d’affûter le tranchant de l’esprit critique étudiant.
Ne réduit-on pas trop le discours sur l’innovation scolaire à cette prouesse ?
P.G. : Les pistes d’innovation vont être dues à l’arrivée de l’IA, ce qui ne veut pas dire que les solutions seront dans l’IA. Le danger n’est jamais la technique, mais son idolâtrie. Car à la technofascination répond la « honte prométhéenne » théorisée par Günther Anders ; ce sentiment de déclassement devant les capacités surhumaines de la technique. La tentation serait grande de s’en remettre éperdument à elle, que le philosophe Gilbert Hottois a qualifié de « transcendance noire »… Ayons à l’esprit ce que l’on veut préserver de l’humain, comme le langage écrit et articulé, car trans et post-humanistes comptent sur notre impensé de l’IA pour passer à une autre humanité.