Le professeur Riel Miller, invité exceptionnel des Entretiens Albert-Kahn, explique comment le concept de « littératie des futurs » peut aider l’humanité à transformer les incertitudes du XXIe siècle en atouts plutôt qu’en handicaps.
À une époque où l’humanité semble plus innovante que jamais, vous affirmez qu’en fait, elle souffre d'une « pauvreté de l’imagination »généralisée. Quel paradoxe !
RM : L’un n’empêche pas l’autre. Ce à quoi aujourd’hui nous assistons, c’est ce que j’appelle le « préservationnisme », ou la reproduction du passé au prétexte que nous pouvons améliorer ce qui nous est déjà familier. Ainsi, nous consacrons la plupart de notre temps, de nos ressources et de nos efforts à imaginer l’avenir, à des activités de « maintenance ». Dans ce contexte, la « pauvreté de l’imagination » ne fait pas référence, comme vous le pensez, à des visions insuffisamment créatives de demain. Le problème réside dans une monoculture de l’imagination qui réduit le pourquoi et le comment de la réflexion à la colonisation de l’avenir par le passé. Il s’agirait de libérer notre perception et de donner un sens à la nouveauté, à la diversité, au changement.
Qu’y a-t-il de mal à tenter de préserver le passé ?
RM : Dans notre univers, la seule certitude est l’incertitude. Les efforts visant à imposer la stagnation ou à emprisonner les communautés dans une boucle fermée du passé instillent, hélas, la peur du changement. Or, comme le montre l’histoire, cela s’avère un moyen très efficace de reproduire les hiérarchies. L’astuce consiste ici à confiner les futurs imaginés à des variantes du passé, canalisant ainsi l’immense pouvoir de l’espoir dans la tâche grandiose de planifier la continuité. Ce qui nous empêche de percevoir et de donner un sens à ceux des phénomènes du présent qui sont différents du passé.
En quoi l’ère industrielle atrophierait-elle nos esprits ?
RM : Nous avons toujours pris des risques et nous continuerons à le faire. Cela signifie que nous nous engageons de manière irrévocable ici ou là, et qu’il n’y a aucun moyen de savoir ce qui aurait pu se passer si nous avions pris l’autre voie. Nous ne sommes pas des petits dieux. Pourtant, nous devons évidemment faire des hypothèses, établir les prémisses qui servent à encadrer les histoires en constante évolution que nous racontons sur le « non-futur ». De là, ce déséquilibre : nous sommes préoccupés, voire obsédés par la planification pour créer ou anticiper l’avenir sur la base de certitudes crédibles.
Qu’entendez-vous exactement par « le futur » ?
RM : Je ne suis pas sûr que nos langues aient inventé les mots justes pour cela. Actuellement, je définis les futurs qui prennent forme dans la conscience des humains comme des descriptions du « plus-tard-que-maintenant », générées par une diversité de systèmes et de processus anticipatoires. Par définition, le futur ne peut exister dans le présent. Ce qui existe en revanche, ce sont nos imaginaires du futur qui nous permettent de « marcher sur deux jambes » : l’anticipation du futur et l’anticipation de l’émergence. La première, comme je l’ai dit, s’appuie sur le calcul des probabilités et des risques. La seconde, libérée de la probabilité et de la désirabilité, invite à l’invention et à l’exploration de nouveautés.
DANS NOTRE UNIVERS, LA SEULE CERTITUDE EST L’INCERTITUDE
L’anticipation n’est-elle pas innée chez les humains ?
RM : On pourrait s’attendre à ce que les organismes vivants aient tous intégré une diversité de façons de prendre en compte le temps. Il existe d’ailleurs toute sorte de systèmes et de processus anticipatifs, depuis les expressions inconscientes telles que la chute des feuilles d’un arbre à l’approche de l’hiver ou la réponse de notre système immunitaire à un virus. Sauf que, contrairement au langage, qui a manifestement été enrichi par l’invention et la diffusion de l’écriture, nous restons largement inconscients du potentiel de notre imagination à contribuer à la perception de la nouveauté. Au contraire, nous asservissons notre imagination à une recherche de certitudes superficiellement rassurantes, mais finalement et constamment décevante.
Comment acquérir une « littératie des futurs » ?
RM : Heureusement, comme l’anticipation est innée chez tous les organismes vivants, dont les humains, il suffit de regarder à l’intérieur de soi, de trouver des exemples dans la vie quotidienne où nous mettons en œuvre tous nos systèmes d’anticipation. Comprendre qu’un type d’avenir imaginé est différent d’un autre, comme une pomme d’une orange, et pourquoi ces différences sont pertinentes, c’est ce qui se passe lorsque les gens se lancent dans un voyage d’apprentissage de la littératie des futurs. Cela leur permet ensuite de mieux comprendre d’où viennent leurs peurs et leurs espoirs.
Est-ce l’intégration de la prospective dans « Rêver les Hauts-de-Seine en 2050 » qui vous a poussé à y participer ?
RM : Cette initiative de votre Département est un laboratoire où les participants apprennent à libérer leur imagination et à faire la distinction entre un avenir souhaitable, un avenir probable et un avenir émergent. C’est une immense opportunité de repenser le potentiel du présent, qui peut conduire à de nouveaux paris sur des futurs particuliers, mais aussi contribuer à renforcer la confiance et les capacités d’improvisation qui favorisent un plus grand sentiment d’harmonie avec la diversité et le changement.