CD92/Laurent Duvoux
Posté dans REPORTAGE

UN TOIT POUR UN NOUVEAU DÉPART

Grâce à Inser’Toit, une association soutenue par le Département, des familles inéligibles au parc social se voient allouer un « logement temporaire d’insertion ». Un coup de pouce, le temps de reprendre pied.

Tout autour du logis gravite ce qu’il y a de plus essentiel à nos vies. À Suresnes, Nabila Boutoual n’a donc rien oublié de sa première expérience locative. De cette époque, une image suffit à lui tirer des larmes. « Voyez les cafards, et les rats… Ma fille en est tombée malade. » Cinq ans durant, la jeune mère s’acquitta pourtant d’un loyer onéreux pour ce 15 m2. Sur le conseil d’une assistante sociale de la CAF, elle sera libérée de ce marchand de sommeil grâce à Inser’Toit. « En à peine quatre mois, nous avons pu être relogées. » La petite Joud et sa grande sœur Milina ont dorénavant pour adresse ce nid douillet, où rien n’interdit plus d’inviter les copines. « Je n’ai pas de mots pour dire combien je suis comblée. » Directrice d’Inser’Toit, Anne-Catherine Miss voit l’hébergement transitoire comme un prolongement du droit au logement. « L’idée générale est d’attribuer à des familles en rupture d’hébergement un point d’ancrage, avant de les voir, entre guillemets, voler de leurs propres ailes. »

ISOLEMENT SOCIAL

De concert, l’association et le travailleur social prescripteur, à l’origine de la mise en relation, constatent l’éligibilité. L’application des mêmes critères que ceux relatifs au HLM loge tous les candidats – en moyenne, dix pour un logement – à la même enseigne. « Nos bénéficiaires, cumulant les difficultés, ne peuvent en l’état accéder au parc social, explique Aude Diene, responsable du service social. Les bailleurs sociaux jugent en général leur dossier insuffisamment rassurant. » Une sorte de double peine pour ces hommes, femmes et enfants, parfois réfugiés, ou issus de l’Aide sociale à l’enfance. « Tous, reprend madame Miss, ont de commun un profond isolement social. Ayant épuisé le réseau amical ou familial, ils ne savent souvent plus vers qui se tourner. » Or, sans hébergement stable, pas d’insertion ou de réinsertion envisageables. « Nous n’avons d’autre prétention que de mettre ces familles dans un lieu salubre et sécurisé. Et grâce à l’appui du conseil départemental, Inser’Toit se porte garant des loyers. » Au gré des opportunités foncières, ou de la dégradation urbaine, le parc de 150 logements évolue. Pour l’essentiel propriété de bailleurs sociaux, il consiste en des appartements, et rien que des appartements, – « pour son bien, nous préparons la famille à la réalité de son futur logement » – pour près de 65 % confiés à des foyers monoparentaux en difficulté. À leur tête, le plus souvent une femme, telle Aïcha*. N’importe lequel d’entre eux, pourvu qu’il l’eût éloignée de son conjoint violent, aurait comblé cette mère de trois enfants. Las, sans nouvelles de sa demande de logement social, elle est prise en main par Inser’Toit en 2023. « Je me suis tout de suite mise à l’aise, comme si j’allais y rester toute ma vie. Il le fallait pour mon moral, l’attente était devenue insoutenable. » Bois-colombienne, Aïcha ne met pas six mois à déménager à Colombes, et à reprendre goût à la vie. L’allocation d’un tel logement d’insertion repose sur l’offre et la demande, et son refus entraîne la sortie du dispositif ; sauf à invoquer le temps de trajet logement-travail, les invalidités ou la composition familiale. « Quel que soit le logement, une famille sera toujours heureuse de s’extraire d’une situation complexe », souligne Anne-Catherine Miss.

 

SANS HÉBERGEMENT STABLE, PAS D’INSERTION OU DE RÉINSERTION ENVISAGEABLES

 

CONTRAT DE LOCATION

De son entretien de préadmission, Nabila Boutoual se souvient les sujétions qui lui ont été faites. Parce que provisoire, ce type d’habitat ne permet pas d’accueillir son chat. L’hébergement d’un tiers lui est pareillement prohibé. Autant d’annexes à la convention d’occupation, liant l’association à ses bénéficiaires pour une durée maximale « très » théorique de 27 mois. « Rien de trop contraignant », sourit la jeune femme. Inser’Toit se met par ailleurs en devoir d’offrir bien plus qu’un logement : un accompagnement social adapté. « La plupart de nos familles vivent la sous-location pour la première fois. Tout l’enjeu consiste à les accoutumer à ce qui peut sembler aussi banal que d’entretenir son foyer, respecter le voisinage, tenir un budget, quitte à baisser le chauffage, etc. Nous les laissons vis-à-vis de ces démarches en autonomie, tout en leur rappelant qu’elles ont des droits, mais aussi des devoirs. » S’agissant du loyer, déduction faite des APL, les familles s’acquittent de la part résiduelle. Ce sont là pour elles autant de cap à franchir, qui seraient, pour certaines d’entre elles, insurmontables sans aide.

Dès lors, il incombe à la psychologue Catherine Mouchabac d’évaluer et de réorienter ces publics en souffrance. « L’arrivée dans un logement peut avoir des effets inattendus ! Les valises posées dans un cadre apaisé, sécurisé, entraînent parfois une décompensation, avec des expériences traumatiques antérieures qui ressurgissent… Mes collègues travailleurs sociaux font aussi appel à moi dans des contextes de violences, intrafamiliales ou conjugales, de même en cas de phobies administratives. » Sur les quelque 470 bénéficiaires, une cinquantaine peut se prévaloir d’un tel suivi, parfois doublé de visites à domicile. Ainsi Anne-Catherine Miss peut-elle se féliciter d’un recours anecdotique à l’expulsion locative. « Inser’Toit se veut la dernière étape du parcours d’incertion avant d’être logé dans le parc sociel pérenne. » Dans cet esprit, l’association fait feu de tout bois, au-delà de ses missions, en vue de mettre toutes les chances de leur côté : assainissement des finances, demande de reconnaissance de logement prioritaire, instruction d’un recours auprès du Dalo (droit au logement opposable, NDLR), etc. « En 2025, nous avoisinons les 35 % de relogement au sein d’un habitat pérenne. » Du jamais-vu, en trente-ans d’existence. 

Nicolas Gomont
*le prénom a été modifié

 

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