Léonce Agbodjelou, Egungun. © Léonce Agbodjelou
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MONDES EN COMMUN UN INVENTAIRE AU SOLEIL

La troisième édition du festival de photographie contemporaine du musée départemental Albert-Kahn à Boulogne propose un état des lieux des bouleversements en cours. Du 23 mai jusqu’à la fin de l’été.

Par Didier Lamare

En s’appuyant sur le principe des Archives de la Planète – témoigner de la biodiversité d’une géographie humaine, culturelle et environnementale en profonde mutation –, le festival affirme la pertinence aujourd’hui d’un projet centenaire : faire l’inventaire visuel de ce qui existe encore, comme on fait un état des lieux et, peut-être, déclencher un désir de sauvegarde. Clément Poché, chargé d’exposition au musée départemental, est le commissaire de cette troisième édition : « Je crois que le titre de notre festival est assez juste : quel est le monde que nous avons en commun, comment les photographes y réfléchissent-ils aujourd’hui ? » Mondes en commun s’adresse à une multitude de publics, nul besoin d’être un collectionneur acharné de tirages argentiques ou titulaire d’un doctorat en sociologie environnementale pour apprécier ces multiples fenêtres ouvertes sur la nature et notre temps. La mise en scène de la petite centaine de photographies retenues – prises par onze artistes internationaux dont un binôme, femmes et hommes à parité – est particulièrement attractive en période estivale : majoritairement présentés dans les jardins et dans les espaces emblématiques du musée, les grands formats ont réussi, la saison dernière, à attirer 50 000 visiteurs qui bénéficient d’un accès complet à l’exposition temporaire et au parcours permanent. De quoi mettre en perspective les thématiques du festival avec celles du musée.

 

Thierry Bouët, 1 rue Ernest et Henri Rousselle 75013, 2018.© Thierry Bouët

PEUPLE DES VILLES

Partenaires du festival, l’association des Amis du musée Albert-Kahn finance un prix, doté d’une bourse, mettant à l’honneur un photographe qui rejoindra le comité de programmation de la saison suivante. À tout seigneur vodun, tout honneur cérémoniel ! Le tuilage entre l’exposition Bénin aller-retour (jusqu’au 14 juin) et Mondes en commun fait du travail chatoyant et secret de Léonce Agbodjelou une évidence naturelle – quoique le prix 2026 récompense le surnaturel. « Dans la société béninoise, explique Clément Poché, les Egungun sont les esprits des ancêtres revenant lors de certaines cérémonies. Personne ne sait qui est à l’intérieur des costumes, ils sont “vides de présence” et on se laisse prendre par la magie de leurs danses. Car normalement, un Egungun traverse l’espace public, danse, ne s’arrête pas et disparaît tel qu’il est apparu. Léonce Agbodjelou a réussi à les convaincre de poser pour lui. » Qui n’habite pas Porto Novo ne peut donc les voir et c’est un peu comme si, pour la première fois, ils quittaient aussi leur territoire de revenants pour hanter en paix le village japonais des jardins Albert-Kahn. À l’autre bout symbolique de la planète, les Amis du musée ont attribué une « mention spéciale » à Paris / 1 du photographe français Thierry Bouët. Soit une série de façades d’immeubles estampillées numéro 1 dans les rues de Paris ; le projet total compte 600 numéros 1, 30 par arrondissement… En multipliant les prises de vue une heure durant, puis en recréant la scène sur ordinateur en intégrant tous les passants qui ne se sont pas croisés dans la réalité, le procédé tente d’abolir le hasard. On se souvient du personnage joué par Harvey Keitel dans le film Smoke, de Paul Auster et Wayne Wang, qui photographiait tous les jours à la même heure son coin de boutique à Brooklyn ; on pense à l’inventaire de « ce qui se passe quand il ne se passe rien » établi par l’écrivain Georges Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. « Dans notre sélection, précise le commissaire, nous avons voulu montrer toute la diversité d’habitats et d’habitants, et pas simplement le Paris très cliché de Woody Allen… » Dans le fil de cet inventaire des peuples de la ville, Clément Poché recommande également Échelle 1:1 de Cédric Delsaux : « Une série complètement démocratique ! Le photographe pose un socle dans un lieu de passage et tout le monde a le droit de se faire photographier dessus. Cela devient une typologie de métiers, une typologie de personnages, chacun devient sa propre statue et rejoue, consciemment ou inconsciemment, sa façon de se représenter. »

 

NOUS AVIONS ENVIE D’UNE RESPIRATION : ET SI L’ON REGARDAIT LES CHOSES DIFFÉREMMENT ?

 

Robert Voit, New Trees, Scottsdale, Arizona, USA, 2006.© Robert Voit
Cédric Delsaux, Alain Roesh, Vichy, 2014.© Cédric Delsaux

DES RACINES ET DES AILES

Le lien de l’être humain avec la nature, sa manière d’habiter le paysage quand il arrive en ville ou qu’il s’en éloigne, balise cette édition de Mondes en commun. Les champignons (Fruiting Bodies) de l’Australienne Ying Ang s’enracinent matériellement dans les sous-bois de la forêt dorée des jardins d’Albert Kahn sous forme de panneaux plantés à même le sol. Les délicats « battements d’ailes » (Flügelschlag) d’Ester Vonplon jouent avec la poésie de l’herbier et la fragilité du temps qui passe : ce sont des empreintes de végétaux cueillis dans les montagnes suisses, exposés au soleil sur un papier photographique « périmé » – il date de 1907, année de commercialisation de l’autochrome – avec ce que cela induit de surprises chromatiques. Les New Trees de l’Allemand Robert Voit, ressemblent à « un inventaire de l’anthropocène, les “nouveaux arbres” qui masquent les antennes dont nous nous servons pour communiquer les uns avec les autres… » De quoi poser quelques questions, au-delà du domaine esthétique, et nous inciter à mieux comprendre notre monde commun au XXIe siècle, sans le maquillage stérile du « c’était mieux avant ».

« Nous avons axé notre sélection sur une atmosphère estivale. Beaucoup de photographies, comme celles de Cédric Delsaux ou de Thierry Bouët, ont une couleur positive, pas enterrée comme souvent les projets où la nature va mal, où tout est destruction. Là, nous avions envie d’une respiration : et si l’on regardait les choses différemment ? » 

Mondes en commun, musée départemental Albert-Kahn, du 23 mai au 20 septembre. albert-kahn.hauts-de-seine.fr

 

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