Si vous vous croyez capable de danser sur les « parricides chez les crocodiles » ou de « retrouver la biche qui est en vous », ce groupe est fait pour vous. CD92/Olivier Ravoire
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ASTÉRÉOTYPIE, LA DÉFERLANTE BRUT’N’ROLL

Depuis quinze ans, cette aventure artistique et humaine fracasse les codes avec sa poésie spontanée, servie par une énergie post-punk. Rencontre avec un collectif soudé qui crée avec, et par-delà le handicap.

Par Pauline Vinatier

 

«J’ai des aéroports à l’intérieur de moi, je veux avoir du respect vis-à-vis des avions, c’est pour ça que je ne veux pas qu’ils pensent que je moque d’eux », déclame Stanislas Carmont dans Je ris pour autre chose, interprétée ce jour-là sur le plateau de la Philharmonie de Paris en vue d’une émission de radio. Des propos rendus plus loufoques par sa voix théâtrale, comparée à celle du comédien Louis Jouvet – « une voix de vieux », le taquine le guitariste Christophe L’Huillier. « Le point de départ de cette chanson est un délire autour des avions : je les aimais et je ne voulais pas me moquer d’eux, comme s’ils pouvaient avoir conscience de cela !, explique Stanislas. Finalement, les tocs ouvrent la possibilité d’écrire des choses qui vont jusqu’à l’absurde. »

Il n’est pas « étonnant d’être étonné » à l’écoute de telles perles, ni rare de s’esclaffer. En 2010, à l’Institut médico-éducatif de Bourg-la-Reine, les textes du jeune Stanislas et de ses camarades ont fasciné leur éducateur d’alors, Christophe, avec leurs images et sources d’inspiration peu communes, le conduisant à remiser son atelier de poésie pour prendre une direction nouvelle. « Il m’est apparu qu’il y avait quelque chose de très intéressant dans leur utilisation de la langue, sans qu’il ne soit nécessaire de leur apprendre à compter les pieds ou à faire des rimes ; comme j’étais aussi musicien, j’y ai vu l’opportunité de faire ce qu’il me plaisait. » Il fallait un nom, Astéréotypie, qui parle de lui-même et fait en même temps référence aux stéréotypies, ces comportements répétitifs associés aux troubles du spectre autistique (TSA).

 

Stanislas Carmont a vécu les débuts timides d’Astérotypie en 2010 à l’Institut médico-éducatif de Bourg-la-Reine. Depuis le groupe s’est produit à l’Olympia !© CD92/Olivier Ravoire

BICHE MA BICHE

Au sein de ce qui se vit comme un « collectif », les voix singulières de Stanislas, de Yohann Goetzmann, d’Aurélien Lobjoit et de Claire Ottaway se complètent. Yohann saura par exemple quel bus prendre dans n’importe quelle ville, « même à l’étranger », tandis que son goût des chiffres et de la compétition lui inspire, dans l’album Patami, le récit épique d’une partie de Uno – « le suspens avec de la pression ». Il y a aussi les listes faussement décousues d’Aurélien, gratifié d’un timbre de voix à la Souchon, qui racontent la société et ses injonctions ; et enfin des auteurs comme Akli Makhlouf, dont les textes sont interprétés par d’autres. Le journal Le Papotin, écrit par des personnes atteintes de TSA, doublé depuis peu des Rencontres du Papotin sur France 2, où Christophe anime des ateliers d’écriture, est un vivier de nouvelles plumes. « Dans ces deux projets, nés dans les mêmes institutions, l’inclusion n’est pas l’objectif initial mais une conséquence. Les journalistes du Papotin, parce qu’ils sont différents, obtiennent des réponses différentes qui présentent un véritable intérêt journalistique, de même qu’Astéréotypie produit des textes qu’on n’a pas l’habitude d’entendre ailleurs, ni interprétés de cette manière. »

En loge, Claire, de rose vêtue, se divertit avec un clip où l’on reconnaît les accents de La Reine des Neiges – « une version country ? », s’enquiert l’un des musiciens, intrigué. La seule voix féminine du collectif, repérée au Papotin, est fan de Céline Dion et du star system, d’heroic fantasy, de romans chevaleresques et de mangas. Dans l’hymne primesautier Que la biche soit en nous, elle laisse sortir, à notre plus grande joie, la biche qui est en elle : « C’est la source de silence et de douceur, si j’ai toujours les yeux de biche, je me montrerai lucide et charitable », slame-t-elle. « J’ai toujours aimé les biches, quand elles sont jeunes et mignonnes et quand elles grandissent aussi. » « Les petits faons » lui évoquent d’ailleurs son roman préféré, Bambi de Félix Salten. L’humeur variant selon les chansons, elle refoule tout attendrissement dans L’Archère, titre cathartique qui la voit réaliser son « rêve de chasseresse », en punissant, de ses flèches, les crétins !

Côté musiciens, Christophe, Benoit Guivarch, aux claviers et synthétiseurs, ainsi qu’Arthur B. Gillette, également guitariste, et le batteur Éric Dubessay, du groupe Moriarty, opèrent ensemble depuis leur rencontre en 2015 à Bourg-la-Reine. « À l’époque, nous avions été invités par la directrice de l’IME pour un bœuf. De les entendre, de voir la qualité des textes et le travail qu’avait commencé Christophe a emporté notre adhésion », raconte Arthur. Ils s’amusent de ne pas avoir les mêmes références et se « creusent les méninges » pour que ces textes trouvent un écrin instrumental « à leur niveau ». Avec succès, puisqu’entre post-punk, noise ou électro, ils ont créé un son qui fait vibrer et « pogoter » la fosse. « Pour moi qui ai fait du funk pendant vingt ans, la découverte d’une autre musique a été une bouffée d’air frais », dit Éric. Alors que dans les débuts, l’ambiance était intimiste afin de « privilégier la compréhension des textes », les sonorités ont évolué avec l’énergie des chanteurs, explique Christophe : « Plus ça allait, plus ils s’exprimaient de façon pertinente, sur des sujets d’ailleurs pas toujours positifs comme on a tendance à l’attendre d’eux, et sur une musique plus énervée. Ils avaient envie de faire le show et pas autre chose ! »

 

LEUR IMPLICATION EST TELLEMENT BELLE, AVEC EUX TOUS LES CONCERTS SONT DIFFÉRENTS

APPORT DE LA MARGE

Après l’album autoproduit de 2012, Astéréotypie, signé en 2015 sur le label Air Rythmo de Moriarty (l’un est l’anagramme de l’autre), a produit en l’espace de six ans trois albums studio. Le premier L’Énergie positive des dieux, a rencontré un succès confidentiel. Le deuxième opus, Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme, sorti la même année qu’un documentaire sur le collectif, leur a permis de se faire un nom sur la scène musicale française. Apprécié pour ses textes « barrés » et sa phénoménale énergie, Astéréotypie a visité des salles qui comptent (La Cigale, La Maroquinerie, Le Bataclan et même l’Olympia en première partie de Moriarty), sans oublier les festivals, dont Chorus des Hauts-de-Seine pour la première fois cette année. « Notre public est varié et de tous âges, des “pointus vinyle” à ceux qui nous ont connus à travers Le Papotin et qui sont touchés par le projet, explique Christophe. Cette notoriété nous a procuré une indépendance économique (ils sont à égalité pour les cachets et droits d’auteur, NDLR) et a permis de maintenir dans le projet Aurélien qui vit désormais en Bretagne. » Les concerts sont espacés pour tenir compte de la « fatigabilité » des interprètes, demandeurs de ces « tournées en famille ». « Si l’on écoutait tout ce qui se dit sur les TSA, par exemple qu’ils sont très rigides, Astéréotypie n’existerait pas. Être né avec une différence et avoir la liste de tout ce que l’on ne pourra jamais faire nuit vraiment à la liberté. » Sur scène, Claire, Stanislas, Aurélien et Yohann, peu sujets au trac, électrisent et séduisent par leur charisme et leur absence totale de posture. « Leur implication est tellement belle, avec eux tous les concerts sont différents », se réjouit Éric.

 

Repérée lors d’un atelier d’écriture au Papotin, Claire Ottaway apporte son univers féerique teinté d’amour du star system.© CD92/Olivier Ravoire

Avec ce projet, très punk dans le fond, ils ont le sentiment d’avoir fait bouger les lignes. « On peut considérer qu’on est dans l’air du temps. N’empêche que certains programmateurs nous disent que les groupes ont de plus en plus de facilité à aborder des sujets triviaux dans leurs textes, dit Arthur qui trouve « libérateur que Stan écrive sur le fait de renifler ses chaussettes ! » « Certains pensent qu’on n’est pas un groupe avec des personnes en situation de handicap, cela donne une bonne image », estime l’intéressé, qui s’est fait une place, ces dernières années, au théâtre et au cinéma, et tourne dans une série policière après avoir été, en 2024, à l’affiche du film Un p’tit truc en plus d’Artus. Quant à Christophe, il est dorénavant programmateur du festival d’art brut Colis Suspect pour l’association Futur composé qui œuvre à dénicher des talents au sein des institutions médico-sociales et valorise l’apport de la marge. « J’ignore combien de temps nous allons tourner avec Astéréotypie (ils n’ont pas dit leur dernier mot et un nouvel album est sur le feu) mais le fait de penser de nouveaux projets, groupes de musique et expositions avec Futur composé montre que d’autres formes peuvent prendre le relais ! » 

Instagram.com/astereotypie

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