Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne, coauteur avec Émilie-Anne Pépy de La ville végétale (Champ Vallon), il remonte pour HDS aux racines de la nature comme antidote à la ville dense.
Pourquoi, dans votre livre, faire débuter cette histoire en France au XVIIe siècle ?
C.-F.M. : À vrai dire, la nature est domestiquée dès le Moyen-Âge dans les jardins privés, ecclésiastiques ou aristocratiques. Pour lors, les cités demeurent ceintes de murailles, ce qui n’exclut pas une interpénétration de la ville et de la campagne. Reste que ces « espaces verts » avant la lettre sont peu pensés par les autorités municipales et les élites, donc bien moins investis de significations. Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle, selon un processus continu, quoique fluctuant, que le végétal est associé à l’esthétique et à l’hygiène. Construire, aligner, aérer et verdir deviennent les règles d’or qui contribuent à remodeler la cité, à l’embellir comme on dit alors, à la mesure d’un idéal monarchique épris de grandeur.
La ville n’est-elle pas, par essence, un lieu « d’anti-nature » ?
C.-F.M. : Effectivement, au sens de lieu de civilisation ; la campagne, et à plus forte raison, les forêts, étant assimilées à la sauvagerie. Au nom de « l’esprit de société », on prétend par l’artifice se hausser au rang d’êtres policés. Ce qui signe le triomphe du « jardin à la française » et de l’art topiaire sous l’Ancien Régime. Bien sûr, tout cela n’est qu’illusion, tant parcs et jardins s’avèrent, de part l’usage qui en est fait, des espaces de liberté.
Les premiers parcs publics sont-ils pour autant démocratiques ?
C.-F.M. : Le long des promenades, les « gens du commun » ont tout le loisir d’y approcher les aristocrates. Du moins, théoriquement. Ce sont des lieux de monstrations, des lieux de mode très encadrés par l’étiquette, et, par incidence, d’exclusion et de hiérarchisation. Des stratégies d’évitement social s’observent, tandis qu’une exigence de « décence » dans la vêture comme dans les manières est de mise.
Après la Révolution, dites-vous, la dimension sociale devient prépondérante…
C.-F.M. : De la mise en scène de la respectabilité, on passe au primat des fonctions hygiénistes de la nature. Dans les mythologies pré-pastoriennes, il y a l’idée que les maladies se diffusent par l’air, à l’ère industrielle, méphitique. Sous la pression populaire, on se met à tisser un « système », pour reprendre le mot de l’architecte-paysagiste Jean-Claude-Nicolas Forestier, ou une maille de verdure, si vous préférez, plutôt de style anglais et pittoresque. Chaque niveau – jardins de quartier, avenues-promenades, etc. – se voit assigner une fonction. Pour un divertissement sans prétention, on opte pour les guinguettes, comme celles du Plessis, très populaires. Des « espaces libres » germent, où l’on pratique le sport. De la sorte, la ville impose des passe-temps dans un espace limité : une rationalisation des loisirs, mise en évidence par le philosophe Max Weber.
CE N’EST QU’À PARTIR DU XVIIE SIÈCLE QUE LE VÉGÉTAL EST ASSOCIÉ À L’ESTHÉTIQUE ET À L’HYGIÈNE
Vous relevez un paradoxe : c’est à la ville qu’on connaît le mieux la nature…
C.-F.M. : Oui, parce qu’elle est le lieu du savoir – universités, jardins botaniques, etc. –, et parce qu’on y naturalise les spécimens exotiques rapportés des confins des colonies, dont on espère tirer parti à condition de les identifier, de les décrire méticuleusement… Les sciences du végétal, introduites dans la ville dès l’époque médiévale par l’intermédiaire des médecins et apothicaires, suscitent un fol engouement. Dès 1880, on observe les chromosomes des plantes. L’orgueil techniciste du XIXe siècle fait croire à la possibilité d’une parfaite maîtrise du végétal. Ce sont les décennies d’après la Seconde Guerre mondiale qui s’en approchent le plus, à coups de désherbants et d’engrais déversés sur des espaces verts sans âme…
Comment s’orchestre le rôle naissant des pouvoirs publics à l’époque contemporaine ?
C.-F.M. : Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les villes sollicitent les services de jardiniers-entrepreneurs, parés du titre de « maîtres jardiniers ». Puis, le recours à des employés municipaux s’amplifie, jusqu’à la constitution d’équipes d’espace vert, sans nombre et expérimentées. Le XIXe siècle apparaît ainsi comme une période de transition, durant laquelle les cadres de l’action publique s’affinent. Mais si les maires agissent, ils le font sans véritable cadre juridique spécifique à la question de la nature en ville avant le XXe siècle. La loi Cornudet de 1919 est la première à imposer aux villes de plus de 10 000 habitants d’établir un plan d’aménagement, d’embellissement et d’extension – donc de penser la place de la nature dans le tissu urbain.
À quel moment apparaît la vision environnementale d’aujourd’hui ?
RM :C’est avec le renouveau de la pensée paysagiste dans les années 1980 qu’on interroge explicitement le coût écologique d’une gestion horticole. Jusqu’alors, rares sont les voix qui s’étaient élevées pour se désoler des pratiques tendant à éradiquer la diversité florale, à l’instar du mouvement « Wild Gardens » en Grande-Bretagne. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer le sort de l’humain, mais de préserver une diversité biologique menacée. On conserve les parcs « à l’ancienne », appréciés, mais on leur adjoint des espaces plus sauvages. L’enjeu des politiques urbaines est, plus que jamais, de trouver le milieu entre l’artificialité incontournable de la ville et sa part nécessaire de nature.