CD92/Julia Brechler
Posté dans SOLIDARITÉS

LES VISITES ÔYES, UNE CURE DE JOUVENCE

Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… Et si elles se parlaient. ÔYES, mis en œuvre par l’agence interdépartementale AutonomY, est un dispositif qui table sur l’intergénérationnel, mettant en relation des étudiants et leurs aînés, isolés ou en perte d’autonomie. 

Par Pauline Vinatier

 

 

Amable », « douce », « souriante »… et « coquette », ce qui leur fait un point commun, Emma n’a que des qualités aux yeux de « Madame Rémy ». Chaque lundi, l’« agent de convivialité » passe chez l’octogénaire « papoter » un instant. « J’ai l’air joyeuse comme ça, mais c’est dur, vous savez… », annonce l’hôte d’entrée. Elle a eu le choc de perdre son époux, « après soixante ans de mariage », puis l’un de ses fils jumeaux, et lutte, à la suite d’un AVC, pour se réapproprier le langage à grand renfort de séances d’orthophonie. « À mon âge, je suis retournée à l’école, j’ai dû tout réapprendre. » Qu’un mot lui échappe, elle sonde sa mémoire, puis l’attrape au vol sous les félicitations d’Emma. « Vous vous débrouillez bien, ça revient vite ! » En sa compagnie, sa langue se délie et ses souvenirs se bousculent. Les bombardements dans sa petite enfance, le Malakoff d’avant le périphérique, « couvert de jardins », la dernière ferme, la tournée de l’allumeur de réverbères et la fameuse distillerie Clacquesin… On ne l’arrête plus ! « On résume souvent les personnes d’un certain âge à leur fragilité alors qu’elles ont vécu une vie entière et que les discussions avec elles sont d’une grande richesse », apprécie son interlocutrice.

Sur un territoire où les plus de 60 ans, selon l’Insee, représenteront d’ici à 2050 plus d’un quart de la population, le dispositif ÔYES (Hauts-de-Seine Étudiants Seniors) du Département, vise à prévenir la perte d’autonomie et l’isolement, voire à éviter la « mort sociale » (750 000 seniors seraient concernés, en 2025, par cette absence totale de contact, selon le baromètre des Petits Frères des Pauvres). Déclinaison du dispositif YES+ (Yvelines Étudiants Seniors), ÔYES remonte au lendemain de la crise sanitaire. « On sait que l’avancée en âge coïncide souvent avec la rupture des liens, rappelle Aurélie Brûlé, cheffe de service ÔYES+ à l’Agence interdépartementale AutonomY. La personne peut être seule dans son quotidien ou même se sentir seule à certains moments de la journée, tout en ayant un réseau autour d’elle. » Alors que la moyenne d’âge des seniors visités atteint 85 ans pour une majorité de femmes, les « agents de convivialité » sont des étudiants (et, dans une moindre mesure, des lycéens et des jeunes en reprise d’études), un écart qui constitue le principe actif de la formule ÔYES ! Ainsi réunies par-dessus la pyramide des âges, ces deux générations se parlent, partagent des activités (jeux de société ou activités sur la tablette « Innodom », dont sont équipés les agents), entreprennent ensemble la balade que la personne âgée n’osait faire seule… Les jeunes ont été formés à rappeler les gestes de prévention en cas de canicule ainsi qu’à détecter les signes de vulnérabilité comme « des difficultés à prendre son repas » qui peuvent « appeler des solutions de portage » ou « une chute à domicile » qui peut « déclencher des aménagements de l’habitat ou une téléassistance… ».

 

RENCONTRER DES SENIORS, C’EST TRAVERSER, AUTOUR D’UNE TASSE DE THÉ, BIEN DES PARCOURS DE VIE

 

En présence d’Emma, Mme Rémy n’est pas avare d’anecdotes et ne craint pas d’aborder ses tracas.© CD92/Olivier Ravoire

AVENTUREUSE SORTIE

Se recommander d’une institution connue du senior, service d’aide à domicile (Sad) ou centre communal d’action sociale (CCAS), est un atout pour entrer en relation. « Il n’est pas facile d’accueillir chez soi un inconnu, c’est pourquoi nous accompagnons nos agents lors des premières visites », précise Virginie Moutaud, responsable de l’agence Présence Services de Vanves, qui emploie Emma et une autre étudiante. Il revient à l’opérateur – ils sont 39 retenus cette année par AutonomY – de composer ses binômes intergénérationnels en tenant compte des affinités de chacun. Étudiante en psychologie, Emma sort d’un stage en gériatrie et a fait son service civique en Ehpad. « De ce fait, je suis plus à l’aise face aux problèmes cognitifs ou à la surdité que ma collègue, étudiante en droit. » De leur côté, les seniors sont identifiés aussi bien par l’agence et ses partenaires que par ces acteurs de terrain. « À chaque nouvelle campagne, nous communiquons auprès des pharmaciens, des médecins, des maisons de retraite et, en définitive, les bénéficiaires ne sont pas forcément parmi nos clients », poursuit Virginie Moutaud. Arrêtée par chaque opérateur, et laissée par la suite au choix du bénéficiaire, la durée de ces visites est variable. « L’été correspond à notre pic d’activité, les commerces ferment, la famille n’est plus là, souligne Aurélie Brûlé. S’il y a moins de seniors visités le reste du temps, ils s’avèrent plus isolés, le bénéfice pour eux est encore plus grand. » L’amplitude maximale proposée par AutonomY s’est, elle, étirée au fil du temps : les deux mois d’été en 2022, quatre en 2023 jusqu’en octobre, six en 2024 jusqu’en décembre, et sept depuis 2026 pour « anticiper des journées chaudes dès juin », une sage précaution.

À Neuilly-sur-Seine, Lucienne Buton ose s’aventurer hors de son quatrième étage quand Néomie, sa « visiteuse » depuis 2025, est à ses côtés. « Sa présence m’est indispensable, sans la jeunesse, la vieillesse ne peut rien ! », loue la nonagénaire, à peine remise d’une chute. Leur équipée débute devant l’ascenseur, où elle enfourne sa « Mercedes » (son déambulateur), et se poursuit par la descente précautionneuse des marches du hall. Dans la rue, elle progresse à petits pas tandis que sa compagne stabilise le déambulateur. « Avoir quelqu’un de solide avec qui sortir et discuter, c’est merveilleux ! » Dans la vieille dame, enchantée de retrouver « le monde » et de croiser ses petits voisins de palier, transparaît la femme indépendante et engagée. « Éduquée en Vendée » au sein d’une famille nombreuse, ex-conseillère municipale, Mme Buton est restée une « battante ». « Je représente une génération et des valeurs qui n’ont plus cours. Néomie est tombée sur une ancienne pour qui la convivialité est essentielle ! »

 

Mme Buton a beaucoup moins d’appréhension à sortir dans le quartier quand Néomie l’accompagne.© CD92/Julia Brechler

FAIRE PARLER L’EXPÉRIENCE

L’an passé, quarante et une Neuilléennes et huit Neuilléens ont bénéficié de ces visites gratuites sur une période allant jusqu’à quatre mois, portée à sept en 2026 par la ville, au vu des enquêtes de satisfaction. « ÔYES est pertinent à nos yeux parce qu’il vient en complément des activités proposées aux personnes plus autonomes et plus mobiles (et notamment la programmation annuelle « Campus senior », NDLR) », explique Sabrina Lemée, directrice adjointe du CCAS. Intégré à l’équipe pluridisciplinaire de « l’Espace Solidarités seniors » (un centre local d’information et de coordination gérontologique de niveau 3, spécialisé dans l’accompagnement de la perte d’autonomie), l’agent de convivialité bénéficie de son expertise tout en apportant aux professionnels « un regard différent sur le senior, en éclairant ses centres d’intérêt et ses souhaits ». ÔYES s’inscrit ici dans un travail en réseau visant à prévenir les ruptures de suivi. « Quand il y a moins de bénévoles l’été au sein des associations de lutte contre l’isolement, nous prenons le relais, lorsqu’ÔYES s’arrête, c’est l’inverse. »

De la journaliste en passant par la secrétaire ou la commerçante, être agent de convivialité, c’est traverser, autour d’une tasse de thé, bien des parcours de vie. Néomie a même eu la chance de tomber sur une ancienne mannequin. « C’est drôle, parce que c’est quelque chose qui m’intéresse. Elle m’a donné des conseils ! » « N’ayant pas de personnes âgées dans mon entourage, au début, je craignais de ne pas trouver de sujets de conversation, confie-t-elle aussi. Finalement, j’ai pu me passer des jeux de société, tout s’est fait naturellement. » Le fossé intergénérationnel se fait par moment sentir, mais rien d’insurmontable. « Rien que le métier que je veux faire… Lorsque je leur parle de dessin animé sur ordinateur ou de « sculpture numérique », ils ouvrent de grands yeux », explique la future infographiste 2D/3D. S’il faut être ouvert à l’autre pour devenir agent de convivialité, il n’y a pas de profil type. « Au départ, nous pensions attirer des jeunes issus de formations médico-sociales, raconte Aurélie Brûlé. En réalité, toutes les filières sont représentées. Ce n’est pas un job d’été ordinaire, mais une vraie rencontre porteuse de sens. » 

Pauline Vinatier
Pour s’inscrire (seniors) ou postuler au dispositif : oyesplus.fr

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